un secret de haute volée

Publié le par Le Manchot épaulard

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1.

 

 

L'après-midi où Aurélie Abgrall, plus connue à Saint-Malo sous le nom de Lily la trapéziste, apprend de la bouche même de son père qu'elle n'est pas sa fille, elle est loin de s'imaginer qu'elle n'a plus que quelques heures à vivre. Elle mourra d'ailleurs comme sa mère aurait tant préféré mourir : entre les griffes d'un fauve.

- Alors comment ça papa n'est pas ton père ?

C'est Henri qui vient de parler. Henri est son frère aîné, de dix ans, et personne n'a jamais compris qu'il se mette en tête de devenir avocat. Lui qui excellait au trapèze, et à peine âgé de quinze ans avait déjà créé une multitude des figures, du jour au lendemain : terminé, plus de trapéziste en lui, un justicier l'avait remplacé.

- Ne te laisse pas embarquer dans ses crises d'Alzheimer...

Henri est d'un soutien constant et indéfectible auprès de Lily, un confident hors norme. Lorsque l'homosexualité de sa petite sœur s'est révélée, il l'a soutenue contre la pression de la troupe entière. Et les enfants de Lily, jumeaux aussi dissemblables que deux copains de classe, n'avaient à aucun moment senti la précarité réelle de leur situation et leur oncle n'en avait jamais rien attendu en retour.

- Bon, d'accord, qu'il me prenne pour maman, ce n'est pas nouveau. Pour tout te dire, j'ai fini par m'y habituer. Mais il ne m'avait encore jamais insultée, ni reproché d'être enceinte d'Octavio, et pas de n'importe Octavio, d'Octavio quoi... Et crois-moi, s'entendre reprocher d'exister, ça fait un drôle d'effet...

Cet Octavio-là avait créé le numéro de trapèze que Lily reprenait de temps à autre, en hommage à sa mère... Le numéro commençait par des figures assez classiques, mais exécutés au-dessus de la cage aux fauves, domptés alors par la mère de Lily. Puis, le trapéziste pendu très bas, présentait aux fauves un cerceau, à travers lequel ils finissaient pas bondir en rugissant. Une énorme gloire auréolait ce numéro. Surtout depuis qu'il avait mal tourné. Octavio y avait laissé la vie, et la mère de Lily en était sortie infirme et acariâtre. Ce soir, précisément, Lily reprenait ce numéro au trapèze, à Paramé.

- Mais tu sais bien que tu étais sa préférée...

- C'est bien ce que je pensais, jusque notre petite promenade de ce matin dans le parc de la Résidence du Rosais... Dis-moi, tu étais déjà dans le secret, sans doute !... Peut-être même étais-je la seule à l'ignorer...

- Les rumeurs y sont allées bon train quand Octavio y est passé en libérant notre mère des griffes de cette lionne... Mais Papa a toujours copieusement ignoré tous ces ragots, et il s'est toujours montré reconnaissant envers Octavio... Non, sur la tête de maman, j'ai toujours pensé que Papa était ton père. Et il l'a été nom de dieu!

Lily regarde longuement son frère, avec une insistance suffisante pour venir à bout d'un mensonge aussi gros. Alors, assurée qu'il dit vrai, elle se déleste de quelques confidences.

- Je t'épargne les détails, ce serait irrespectueux. Mais j'ai très vite compris qu'il reprochait à maman de m'avoir poussé à devenir trapéziste, ce qui est complètement faux, du reste... Elle m'aurait mieux vue suivre ton exemple...

- Exact ! Ça prouve bien que le vieux est à l'ouest...

- Pas tant que ça, hélas. Les détails étaient assez incompréhensibles, c'est vrai. Mais ce qui était clair, c'est qu'il reprochait à maman de s'en être sortie. Et il pestait moins contre Octavio que contre un certain Pippo, qui aurait saboté le matériel, tu connais ?

- Jamais entendu parler.

- Moi non plus. Mais je marchais à peine à cette époque... Enfin bref, il n'arrêtait pas de fulminer contre ce Pippo, qui n'était qu'un bon à rien, même pas capable de saboter correctement un trapèze...

- Mais maman était dans la cage, Lily, et pas au trapèze... Tout ça n'a aucun sens.

Et Lilly connaît suffisamment son frère pour juger de l'authenticité de son trouble. Lorsqu'ils se séparent, elle commence à douter sérieusement de la révélation que le vieil Abgrall vient de lui faire.

 

 

 

 

 

2.

 

 

À l'approche du Breizh Malo Circus, Aurélie Abgrall découvre, annoncé à grand fracas sur une affiche du Festival circassien, le retour de Roudino l'illusionniste. Les souvenirs violents affluent. Des scènes apocalyptiques et d'absurdes chantages affectifs infestent l’esprit de Lily. Impossible. Le harcèlement de ce prestidigitateur paranoïaque ne cesserait donc jamais! Comment se fait-il que personne, absolument personne, n'ait jugé utile de l'informer du retour de son bourreau?

Le temps qui passe, sans doute, et qui adoucit les passés les plus orduriers. Et l'indéniable charme qu'il mettait dans les entreprises les moins défendables. N'est pas illusionniste qui veut...

Elle-même avait été très longue à évaluer l'ampleur du mensonge. Il avait fallu qu'il s'en prenne à son fils aîné pour qu'elle se rende à l'évidence. Et ils n'étaient mariés que depuis six ans. Six longues années de manipulation, de tromperies et de trempes passionnées.

Rue Flaubert, lui parvient une voix coléreuse qu’elle reconnaîtrait entre toutes… Celle de Roudino, à n'en pas douter, et irrésistiblement Lily doit s'arrêter pour écouter.

- Mais on t'a interdit d'approcher les petits, il me semble...

C'est Rodolfo qui rembarre ainsi le prestidigitateur. Rodolfo, dresseur de chevaux, également enseignant au Breizh Malo Circus, et ami de longue date pour Lily comme pour Roudino.

- Les hasards de la programmation, Rodolfo...

- Pas à moi Roudino. Qu'as-tu en tête exactement? La vengeance, tu sais, est un plat parfaitement indigeste...

- La vengeance, c'est comme le ragoût : c'est meilleur réchauffé!

-Ah, Roudino, je me faisais une telle joie de te retrouver... Je me figurais que tu aurais changé, que la Justice pourrait enfin concevoir que tes enfants profitent de leur père...

- Après sept ans ! Tu sais bien que ça ne se fera jamais... À moins que...

- À moins que quoi? Si tu penses à ce que je pense, sache que tu me trouveras sur ta route...

- Je le sais, Rodolfo, mais je m'en contrefous.

Aurélie ne peut en entendre davantage et se remet en marche, les entrailles serrées, désemparée, pour rejoindre le festival. En découvrant le joyeux bordel que les deux jumeaux ont installé dans sa roulotte, sa fureur réflexe retombe immédiatement. Sans en prendre pleinement conscience, elle s'attendait sans doute à ce que Roudino ait conçu le tour de prestidigitation le plus infâme qui soit : à savoir faire disparaître ses enfants de sa vie. Elle en perd brutalement la concentration nécessaire pour un numéro aussi dangereux que celui qu'elle s'apprête à réaliser, avec une pensée toute particulière pour sa mère, sacrifiée à l'amour, abandonnée à un drame dont on lui avait si bien caché la nature. Mais bientôt l'émotion de Lily intensifie son calme, à mesure que son trac monte. Et le mauvais Roudino se voit relégué bien loin, avec sa vengeance mesquine et ses tours mortels et beaucoup trop grossiers.

 

 

3.

 

Avant les représentations, Lily a pour habitude de prendre la température du public, et de se mêler à lui devant l'entrée principale, ou aux alentours de la billetterie. Elle aime se fondre dans l'anonymat pour parachever sa concentration, et s'approcher, frôler, côtoyer les individus, les enfants, les familles venues payer pour s'émerveiller ou se faire peur.

Aujourd'hui, le public est clairsemé et détendu, essentiellement composé de groupes d'enfants et de leurs accompagnateurs. Elle prend d'abord son frère Pablo pour l'un d'entre eux, Pablo, dit le golfeur, escroc notoire, qu'elle ne reconnaît vraiment qu'à son veston de lin préféré, à son sempiternel jean, la tenue exacte qu'il avait dû troquer, six mois plus tôt, contre le costume de prisonnier de droit commun.

Pourtant furieuse, Lily ne peut s'empêcher de sourire en s'approchant de Pablo, en se disant qu'Henri a sans doute cru bon de le faire sortir à temps pour assister au numéro de la petite Abgrall. Mais rapidement l'affrontement se précise, et quand elle lui demande ce qu'il fait là, il lui répond, plein de défi :

- Mais je vais très bien merci...

Il est tombé assez bêtement, il faut dire, et Lily sait qu'il a toutes les raisons de lui en vouloir, et même, de lui attribuer sa chute.

Une simple histoire de Marijuana, au départ, mais à laquelle Pablo s'était tout bonnement proposé d'initier les enfants de Lily, à un âge où on ne touche pas même à une cigarette. Depuis des semaines, elle trouvait ses enfants, pré-adolescents, étrangement éteints ou au contraire agressifs. Elle s'effrayait souvent de leurs idées noires, incompréhensibles, et parfois même clairement suicidaires. Elle entendait éradiquer le mal à la racine, fût-il son propre frère, et malgré les protestations indignées de Pablo, elle lui annonça le plus froidement du monde qu'elle ferait un signalement auprès de la police.

Comme les relations paradoxales de la famille Abgrall pouvait le laisser attendre, c'est Henri en personne qui se chargea de défendre son frère. Car cette histoire somme toute assez bénigne avait rapidement mis en lumière des casseroles autrement embarrassantes, que Pablo traînait depuis des lustres, des blanchiments d'argent très alambiqués et toujours, fallait s'en douter, prétendument légaux.

Pour la Marijuana, Henri avait assez facilement plaidé le malentendu, une maladroite initiative de son frère, essentiellement soucieux, en réalité, de prévenir ses neveux contre tout ce qu'on pourrait leur proposer dans la rue ou même à la sortie de l'école. Henri avait aussi insisté sur le fait que Pablo ne s'était dérobé ni devant ses responsabilités ni à l'enquête de la police. Lily avait bondi hors de son siège lorsqu'Henri avait demandé à ce qu'on comprenne, et même, qu'on excuse les proportions que l'inquiétude légitime d'une mère pouvait donner à ce genre de malentendus.

Pour le reste, pour les escroqueries en chaînes et autres détournements de fonds de Pablo, Henri s'était surpassé, jouant des implications diverses et variées, à leur corps plus ou moins défendant, des édiles du bassin malouin. Un an, l'addition paraissait singulièrement légère, et Pablo pouvait vouer une fière reconnaissance à son frère. Mais un an pour une malheureuse initiation à la drogue douce, une simple leçon de vie en somme... Là, évidemment, l'addition pesait beaucoup plus lourd. Et le golfeur avait jeté à sa sœur un regard clairement meurtrier, au tribunal, et il a le même regard, à présent, devant le chapiteau du Breizh Malo Circus.

- Avec un tel pedigree, vois-tu, il ne me servirait à rien de pointer au chômage...

- Ce pedigree, tu te l'aies forgé toi-même, frérot, non ?

Elle fait allusion au golf du Tronchet, son fief, sa manne, dont il s'était fait une couverture très confortable, pour ses diverses malversations, en disputant quelques compétitions, avec un certain succès, attifé de grotesques publicités, ou en dispensant des cours très particuliers à de très charmantes et très riches vacancières.

Là Pablo ne peut plus se contenir. Le ton monte, les gens du Cirque approchent pour comprendre ce qu'il se passe. Ils se défient furieusement du regard. Il la traite d'affabulatrice, de balance sans raison ni preuve. Elle lui colle une gifle qui lui fait presque perdre l'équilibre.

- En voilà une que je n'ai pas eu le temps de t'envoyer à l'époque...

Pablo reprend vite ses esprits, l’œil à la fois menaçant et triomphal, et avant qu'elle ne s'éloigne, il lui dit encore, entre ses dents serrées, comme si elle venait de le délivrer d'un poids colossal :

- Moi aussi, Lily, cela fait six mois que j'attends ce moment... Eh bien oui réjouis-toi, sœurette, c'est le jour, c'est le grand saut, le der des der!

Malheureusement pour Pablo, une bonne demi-douzaine de personnes témoigneraient avoir clairement entendu ses menaces...

 

 

 

4.

 

 

Difficile pour Lily, dans ces circonstances, de maîtriser la tension qui monte à mesure qu'approche l'heure de la représentation. 

Elle entend rire aux éclats, et le silence s'installer alors que l'Auguste s'apprête à prendre un formidable coup de tatane au cul. Quand l'orchestre accompagnera leur sortie, elle devra fignoler son maquillage en écoutant l'inquiétude monter avec la rumeur du public, à mesure qu'on encagerait la piste. Les clowns referont leur apparition pour distraire encore un brin les enfants, le temps que s'achèvent ces préparatifs inquiétants.

Puis Lydia fera entrer les fauves, les tigres en premiers, d'apparence plus dociles, mais moins prévisibles, puis les lions, les lionnes au regard scrutateur qui refroidiront sensiblement l'ambiance.

A peine six mois que Lydia partage la vie de Lily, mais déjà elle jalouse le moindre de ses déplacements, le moindre de ses regards qui ne lui soit pas destiné. Malade de jalousie, elle se sent elle-même sur le point de craquer. Et si elle a quitté la roulotte de Lily, cette nuit, c'est qu'elle s'est clairement sentie sur le point de la tuer quand celle-ci s'est moquée de sa possessivité, des affabulations continuelles dont elle gangrenait leur couple. Et à vrai dire lydia craint le pire, maintenant qu'elle sent tous ces fauves soumis aux violents caprices de sa jalousie.

Lily sourit en hochant la tête, en entendant la violence des coups de fouet de la dompteuse, ses ordre criés, aigus et impatients. Elle se présente devant l'entrée de la piste, échange quelques regards, quelques sourires. Elle se sent si proche de sa mère qu'il lui semble l'apercevoir parmi les fauves, en spectatrice, hocher elle-même de la tête en suivant la nerveuse performance de sa cadette.

On a suffisamment détourné l'attention du public pour que Lily apparaisse directement suspendue à son trapèze au dessus de la piste encagée, dans le cône du projecteur. L'effet était garantie. Les enfant voient une fée courant un inacceptable danger, et les adultes doivent les tenir fermement. C'est aussitôt un brouhaha assourdissant fait de cris et d'applaudissements hystériques qu'on doit calmer au plus vite, pour la concentration de l'acrobate. Puis c'est un silence tout aussi assourdissant, nerveux, un cloaque d'hilarités contenues.

Les lâchers de barres de Lily sont brutaux, ses reprises interviennent toujours aux limites de la chute, du bout des doigts, un simple coup de rein rétablit son équilibre. Elle maîtrise parfaitement son art, et ses figures, relativement convenues et anodines avec un moindre niveau de risque, ont un effet redoutable quand elles sont exécutées au-dessus d'une demi-douzaine de fauves eux-mêmes fascinés par le spectacle, terriblement alléchés, maîtrisés à coups de fouets. Des enfants se cachent les yeux dans leurs mains, d'autres hurlent. Les adultes ne sont pas dans un meilleur état intérieur.

Et vient le clou du numéro, dédié à la mère de Lily, les roulements de tambour, les respirations difficiles, le grondements sourds du public, le silence encore. Lily se laisse glisser et se suspend brutalement, par les chevilles, aux angles intérieurs du trapèze. Un accessoiriste lui lance un immense cerceau, ultra-léger, qu'elle suspend autour de son coup, cerceau à travers lequel, parmi les fauves, les plus gros et agités sont censés bondir sans toucher un cil de la trapéziste, alors qu'elle est suspendue suffisamment proche d'eux pour qu'ils la déchiquettent comme un morceau de viande bien saignant.

Avant que le tigre ne s'élance, Lydia regrette déjà son regard rempli de reproche et de ressentiment, car elle voit aussitôt le drame, un drame qu'elle pourrait éviter si elle n'était pas si engluée dans la jalousie. Le cerceau n'est pas assez fixe et Lily ne parvient plus à se stabiliser suffisamment au trapèze qui a brutalement chuté beaucoup trop bas dans la cage. Elle grimace de maladresse involontaire et d'impuissance, comme une gamine que l'on vient de pousser depuis le bord d'une piscine et qui ne peut plus, impuissante, que se regarder tomber. Au moment de la chute, Lydia a un temps de retard et le tigre agrippe Lily directement à la gorge, lui tranche la carotide sans effort et s'éloigne en rentrant les épaules, comme un chat conscient qu'il vient de commettre une ânerie susceptible de le priver de nourriture.

Depuis les coulisses, Henri réalise. Alors que l'irréparable n'est pas encore certain, il comprend sa douleur. C'est au comportement du fauve qu'il comprend. Si la dompteuse s'était montrée à la hauteur de la situation, Lily se serait déjà redressée, encore menaçante pour lui, mais sauve. Comme trente ans plus tôt, Henri a relâché et déréglé l'appareillage du trapèze, pour la beauté du risque, avait alors prétendu le père Abgrall, et soi-disant, à la demande-même du trapéziste.

Mais à l'époque, le fauve s'était montré autrement meurtrier et affamé. Et contrairement à Lydia, sa mère, anticipant la chute de son amant, avait entrepris de maîtriser le fauve, en vain, ce qu'elle serait sans soucis particulier parvenu à réaliser si elle avait eu affaire à un animal aussi détendu que l'est ce tigre, ce soir. L'amoureux transi, le véritable père de Lily, avait alors bondi et avait perdu la vie au risque de laisser sa douce infirme, estropiée, morte vivante. Henri revoit la scène effroyable comme s'il la voyait pour la première fois, et il comprend. Cette lionne, à l'évidence, était proprement affamée et sans doute salement maltraitée, pour se retourner ainsi contre sa déesse et la déchiqueter froidement. Henri comprend, Henri, alias Pippo, surnom qu'on avait soigneusement enterré, toutes ces années, et que Lily n'aurait pas tardé à découvrir.

Et il continue de comprendre sa douleur. Le père Abgrall mettait un point d'honneur à gérer la ménagerie et nourrir un à un les bestiaux, du macaque à l'éléphant. Et il devait s'être tout spécialement occupé de cette lionne, en l’affamant, en la brimant, pour qu'elle sautât ensuite à la gorge de l'amant une fois déséquilibré et tombé de son perchoir. Il n'était sans doute pas dans les plans du vieux que sa femme y laissât son corps, mais ce qui apparaît comme une évidence à Henri, à présent, c'est que son père avait fait de cette lionne une arme mortelle, par pure et simple jalousie, par humiliation, pensez : ne pas être le père de l'enfant que l'on préfère...

Oui, Henri comprend enfin. Lui qui s'est toujours accusé de meurtre, par faiblesse, - et même d'un double meurtre, puisque la vie à laquelle sa propre mère avait ensuite été condamnée équivalait à un trépas lent et infiniment cruel- il comprend à présent qu'il n'a pas partagé un secret, une faute, avec son père, mais qu'il a endossé une culpabilité qui n'était pas la sienne, mais celle du seul Abgrall père, le vénérable, l'irréprochable.

 

Monsieur Loyal demande au public de sortir sans paniquer. On rentre les fauves par le tunnel grillagé. Quelques minutes suffisent pour vider la piste. Mais les deniers spectateurs ne sont pas sortis que Lily ne respire déjà plus, souriante, un renard de sang sur les épaules.

Et c'est une stupeur complexe qui entoure le corps de Lily.

Roudino a l'air parfaitement stupide, habillé de lumière pour un numéro d'illusionnisme qui n'aura pas lieu. Il devrait se sentir soulagé d'un poids immense, à l'idée de récupérer ses mioches, mais il ne l'est pas. Il ressent au contraire une haine sourde envers son propre destin, qui vient de lui voler sa vengeance, sous ses propres yeux. Du coup il n'est plus trop sûr de vouloir récupérer les jumeaux.

Pablo le golfeur comprend que tout va l'accuser, une fois de plus, mais que cette fois il ne l'aura pas volé.

Mais c'est Lydia qui semble la plus absente, et son costard de dompteuse semble bien dérisoire, maintenant que sa compagne s'est faite saignée par un animal qu'elle était censée dominer. Elle se sent coupable, elle aussi, mais essentiellement de ne pas l'avoir suffisamment aimée.

Quant à Henri, il est déjà en route pour la maison de retraite du Rosais. Il a encore deux ou trois mots à dire à son père avant de disparaître.

Publié dans les 6 petits nègres

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