le Manchot rencontre psychopompe
éditeur
par
Stéphane Prat
Roberta Gaburro ne conduisait plus, depuis qu’elle avait écrasé un crapaud, dix ans plus tôt, au volant de la Fiat 128-1969 qu’elle tenait de feu son mari Metodio.
La voiture couchait, même l’été, dans un garage des plus sains et chaque jour de beau temps Roberta Gaburro la shampooinait et la préparait pour une virée campagnarde qu’elle n’entreprenait jamais.
Un analyste du nom de Simon Palmire venait de s’emparer de ce mystère et l’avait enjointe à céder cette voiture au plus vite, si elle voulait se laisser une chance de découvrir les voies indifférentes du bien-être avant d’y passer tout à fait.
A entendre Simon Palmire, en écrasant ce crapaud au plus fort de la période de ses amours, Roberta Gaburro s’était révélée à elle-même une trahison majeure, et elle risquait fort, martelait le thérapeute, en conservant cette pièce de collection, de ne jamais gagner le recul suffisant pour surmonter l’impasse dans laquelle, selon toute évidence, elle s’était engagée dix ans plus tôt.
Ottavio Baldassare portait encore les culottes courtes quand il se laissa convaincre par l’émotive Roberta Gaburro de passer le seuil de son trois pièces sombre, avec jardinet envahi par les ronces et grenier peuplé de rongeurs. Elle lui fit dès le premier après-midi la faveur de sa limonade amère. Quelque chose dans le maintien et le regard d’Ottavio Baldassare rappelait à la femme l’air décidé et honnête que son défunt mari Metodio prenait sur les photos qu’elle gardait de lui. Quelque chose qui lui laissait secrètement espérer que cet enfant lui serait beaucoup plus utile que son analyste Simon Palmire.
Cette ressemblance retenait d’autant plus Roberta Gaburro qu’elle repérait parfaitement dans l’enfant tout ce qui finirait, avec le temps, par le rendre aussi dissemblable de Metodio que le feu peut l’être de la glace. Mais qu’importe, dans l’inquiétude éveillée de son regard à la fois pâle et sombre, pareil à celui d’un chien errant bouclé pour la nuit ; dans la générosité de sa chevelure noire, presque crépue, rétive à la moindre coiffure ; dans la solidité de ses jointures comme l’élasticité maladroite de sa musculature naissante ; dans chacun des regards et mouvements avortés d’Ottavio Baldassare, Roberta Gaburro voyait son Metodio regarder et interrompre ses mouvements.
A vrai dire, rapidement, Ottavio Baldassare fit des détours conséquents pour éviter de passer sous les fenêtres de Roberta Gaburro, dont la ruelle donnait pourtant sur cette partie des contreforts forestiers que l’enfant aimait particulièrement à contempler, pour les mirages, toujours changeants, qui sortaient de l’horizon, suivant les inclinaisons monotones de la Terre. L’enfant trouvait Roberta gentille et intuitive, mais sa gentillesse et ses intuitions le plongeaient dans un malaise indéfinissable. Sa maison minuscule comme sa personne installaient bien en l’enfant le calme et la volupté innocente dont il avait si grand besoin, seulement elle lui parlait vraiment trop de cette ressemblance avec son défunt mari pour qu’il se sentît jamais à son aise sous les regards croisés de feu Metodio Gaburro, dont les portraits photographiques assombrissaient encore la cuisine. Impossible pour Ottavio Baltassare de poser ses fesses dans la cuisine de Roberta Gaburro sans se sentir épié de toutes parts, et si profondément qu’il se sentait observé de l’intérieur.
Roberta s’en rendit parfaitement compte. Par la suite, quand il lui serait à nouveau offert de l’interpeller, elle aurait la délicatesse de ne pas l’inviter chez elle et pour lui éviter tout embarras lui offrirait toujours ses rafraîchissements sur le pas de sa porte.
Au bout de quelques mois et suivant une approche toute en précaution et délicatesse, elle put à nouveau se laisser envoûter par cette ressemblance impossible entre l’enfant et son Metodio. Elle se garda bien cette fois-ci d’en faire état devant l’enfant comme devant aucun des portraits de Metodio. Cette ressemblance lui était devenue trop essentielle pour qu’elle la gâchât par simple péché de gourmandise. Cette ressemblance était si singulière qu’elle se contentait largement de l’exemplaire vivant, ce qui l’empêchait nullement d’adresser aux photographies de son mari une petite moue sévère, comme pour lui reprocher de consentir si aisément à passer au second plan. En retour, les portraits de Metodio ne faisaient preuve avec elle d’aucune indulgence. Ils l’accusaient au contraire, sous le prétexte fallacieux de refuser de le tuer une seconde fois (comme si un tel crime fût possible !), de condamner son âme, par pures sensiblerie et faiblesse, à l’errance éternelle.
- Mais que puis-je faire, à la fin ?… Tu ne m’aides pas beaucoup !
Et quelques mois, une année plus tard encore, elle trouverait dans le regard de son Metodio un indéniable encouragement, ou même un brin d’agacement, pour peu qu’elle mît trop de scrupule à l’oublier. Et elle dut bien finalement convenir qu’elle cherchait désormais cette ressemblance, de moins en moins frappante, dans les portraits eux-même et non dans les faits et gestes d’Ottavio Baldassare.
Bientôt Roberta fit participer l’enfant au shampooinage de la Fiat de collection, au coup d’aspirateur, et elle dut le laisser en malmener la direction et écouter le petit couinement de sa courroie de transmission qui menaçait de rompre depuis bientôt douze ans, maintenant, chaque fois qu’elle sortait le bolide du garage, c’est à dire à chaque rayon de soleil, préparant l’automobile pour une sortie à jamais reportée.
Roberta lutta dur pour interdire à la sensibilité de sa mémoire de s’épancher sur son jeune visiteur. Tout, de cette Fiat, lui renvoyait une remarque, une image ou une promesse anodine et quotidienne de son compagnon de vingt-cinq ans, un rendez-vous plus ou moins manqué avec lui, et c’était pour elle une souffrance acide de les taire. Les souvenirs les plus anodins qui lui revenaient, en regardant l’enfant actionner à vide le volant de la Fiat ou tester la fermeté de ses sièges, imploraient d’elle un geste dont elle ne parvenait pas à saisir la nature.
- J’aimerais bien t’y voir ! Ho, Metodio, comme j’aimerais te voir à ma place et me transporter à la tienne…
Durant ces années, l’enfant était loin de se figurer ce dialogue parallèle entre les Gaburro. Il avait simplement cessé d’errer après l’école, ou même pendant, en attendant que sa mère et son ami ivrogne fussent trop noirs pour parvenir à lui coller des marrons. Ottavio trouvait Roberta beaucoup plus jeune qu’elle ne se présentait. Beaucoup plus jeune que sa propre mère qui l’avait pourtant mis au monde beaucoup trop jeune. Roberta était asséchée et amaigrie par la solitude, frileuse comme un fantôme dans la chambre froide d’une épave, mais à travers les foyers ovales de ses lunettes, ses rides trahissaient une jeunesse et une soif indomptables. Sa peau prenait le moindre rayon du jour, et ce n’était pas une maigre performance que de prendre des couleurs dans ses quartiers abandonnés. Les artères de Roberta Gaburro avaient entamé une lutte sans merci avec ses états d’âme, et plus Ottavio traînait autour de ses jupes sombres, plus leur cambrure gagnait en grâce.
Mais ce qui se tramait dans le for intérieur de Roberta Gaburro indifférait l’enfant. Il aurait au contraire juré qu’il ne devait plus rien se tramer dont il n’était lui-même cause, et cette intuition suffisait à maintenir à distance ses craintes premières quant à la présence inquisitrice de Metodio Gaburro.
Un samedi après-midi, en interrogeant les regards empruntés de son Metodio, Roberta Gaburro se figura que c’était précisément là ce qu’il attendait d’elle : qu’elle entreprît enfin cette promenade pour laquelle elle préparait sa voiture depuis de si longues années, depuis qu’à son volant elle avait écrasé un crapaud au comble de l’excitation sexuelle.
Roberta s’en ouvrit à Simon Palmire, son analyste, qui, ignorant tout de la rencontre de sa patiente avec Ottavio Baldassare et des causes réelles des changements d’expression des portraits de Metodio Gaburro, la laissa déterminer s’il s’agirait là pour elle de la fin de l’impasse, de son renforcement, ou au contraire de son effondrement tant convoité. Le bureau de Simon Palmire reluisait d’indécisions de ce style, flamboiement rustique dans lequel surnageaient ses patients, d’une année sur l’autre, au gré de l’exaltation triste de leur sursis. Et avec l’impasse de Roberta Gaburro, interminable et sans appel - puisqu’elle condamnait son Metodio, avant de l’entraver elle-même, et Roberta brûlait de savoir comment ce crapaud d’analyste s’y prendrait, lui, au juste, pour libérer l’esprit d’un mort !- Simon Palmire avait adjoint à sa bibliothèque murale un meuble en merisier qu’il lui tardait de garnir en romans d’aventure. Le regain de santé qu’il observait chez Roberta Gaburro, semaine après semaine, et qu’il attribuait à tort à sa thérapie, lui promettait un hiver passionnant. Il le fut.
Le printemps suivant, Roberta Gaburro contourna l’interdit que l’analyste avait pris grand soin de lui laisser s’édicter elle-même, en utilisant, non sans quelque mauvaise conscience, le jeune Ottavio Baldassare.
Ce fut une leçon de conduite des plus rustres et dangereuses, Roberta conduisant elle-même exécrablement et commençant par lui enseigner l’essentiel de ses mauvaises habitudes et erreurs de conduite. Les vautours et les milans faisaient au ras des cimes des cercles de plus en plus concentrés en entendant s’embarder le moteur de la Fiat comme s’il se fût agi pour son équipage de passer la ligne d’arrivée d’un rallye achevé treize ans plus tôt. Les mères de familles rattrapaient in extremis les index de leurs enfants quand Ottavio Baldassare coupait à ras quelque lacet montagneux, contraignant parfois un pick-up nonchalant à des rattrapages acrobatiques au bord des ravins alpestres.
Ottavio Baldassare portaient des culottes longues avant de savoir passer la seconde vitesse, mais il connaissait sur le bout des doigts les lacets et épingles à cheveux de la gorge Santa Monica.
- En voiture, tu dis ? Maman, voyons, combien comptes-tu de doigts quand tu mets la main devant ton visage ?
Roberta Gaburro réveillait ses enfants, à toutes heures de la nuit, depuis tant d’années, pour leur donner des nouvelles de son crapaud amoureux, aplati en plein élan reproducteur, qu’ils avaient envoyé le facteur vérifier si la raison de leur mère n’avait pas lâché la rampe avant son corps. Et les excellentes nouvelles que celui-ci leur transmit achevèrent de les alarmer.
Les louanges de plus en plus pressantes et appuyées que ses enfants faisaient à propos d’une maison de repos, dans la vallée fruitière Jacopo, inquiétèrent Roberta Gaburro au point de rapprocher de plus en plus ses séances chez son analyste Simon Palmire. Et le compagnon ivrogne de la mère Baldassare menaçait de plus en plus de tirer parti procédurier de l’évasion immobile d’Ottavio, qui ne rentrait plus guère chez lui et passait le plus clair de son temps, y compris les nuits, chez « la cintrée au crapaud», comme l’ivrogne avait baptisé Roberta Gaburro. La conjonction de ces hostilités bienveillantes accélérèrent brutalement les termes de leur relation.
L’été déclinait déjà un peu quand l’adolescent garait la Fiat de Metodio Gaburro devant la pompe à essence de l’épicerie Guerrino, qui faisait également dépôt de surplus militaire. Ottavio Baldassare réclama un plein de sans plomb, et à ce qu’on vérifiât l’huile de moteur, avec dans la voix la détermination d’un jeune marié. Mais les emplettes qu’il commanda ensuite, avec l’oseille que Roberta Gaburro n’avait pas encore refilé à son analyste Simon Palmire, ressemblaient davantage aux préparatifs d’un siège qu’à ceux d’une lune de miel. Il prit deux heures du temps de l’épicier pour acquérir les provisions et les fournitures dont il avait déjà passé une heure à établir la liste.
Guerrino avait souvent aperçu l’adolescent chez Roberta en lui livrant sa semaine de victuailles, et leur relation semblait si trouble que la mère Baldassare, si épais fût son brouillard mental, n’aurait aucune peine à convaincre les autorités du détournement de son fils. Les rumeurs allaient bon train sur cet étrange couple, et la mère Baldassare était si jeune qu’on voyait immédiatement en Roberta Gaburro une grand-mère impavide qui refusait d’abdiquer sa féminité de la manière la plus dégoûtante.
Mais l’évasion d’Ottavio Baldassare était à présent par trop flagrante. Il semblait certes trop jeune pour absorber tout l’alcool fort dont il faisait réserve, mais l’épicier savait que Roberta n’y goûterait absolument pas. Pas plus qu’il n’imaginait sa cliente dans un de ces sacs de couchage gavé de duvet d’oie, double et sans couture, capable de vous assurer le sommeil du juste par moins quarante.
Seul un régiment affamé viendrait à bout des provisions que l’adolescent enfournait dans la Fiat. Le coffre et la banquette arrière n’y suffirent pas. Il fallut encore garnir le toit d’une galerie et y coucher des toiles et des bâches diverses, une malle de pelles, de pioches, de masses, aussi, et quelques pieux de longueur variée. Tout cela était trop clair. L’épicier servait sagement son jeune client et attendait qu’il partît pour avertir Roberta Gaburro par téléphone. Il se sentait un peu coupable, à cause des mauvaises pensées que lui évoquaient cette relation contre-nature, mais il ne pouvait pas la trahir à ce point-là et laisser l’adolescent lui vider ainsi ses économies. Elle était devenue une amie autant qu’une cliente.
De son côté, Roberta Gaburro venait de passer ces deux dernières heures à causer du pays à son Metodio. Elle savait pourtant qu’il ne pouvait être là, à l’écouter, la soutenir ou au contraire à la réprimander. Ottavio avait lui-même aplati nombre de crapauds, au volant de la Fiat, et les glaciers avoisinants avaient fondu à plusieurs reprises, depuis qu’elle s’était débarrassée du sentiment de trahison qui l’avait gagnée tout entière en aplatissant cet amphibien au cœur d’une idylle amoureuse, qu’elle s’était figurée des plus torrides et cruciales. Cela faisait bien longtemps maintenant qu’elle ne s’entretenait plus avec Metodio, elle ne le fit donc pas là par habitude ni superstition, mais d’un ton enjoué et avec moult précisions et arguments, comme pour elle-même et pour célébrer la joie qu’elle éprouvait à se laisser derrière soi. Elle ne demanda pas à Metodio de veiller sur la bâtisse étriquée, ni d’habiter sa lente ruine, ou encore moins de hanter ses futures métamorphoses. Elle lui exposa au contraire, de mille et une manières, combien elle était soulagée de ne pas le laisser derrière elle et qu’il eût enfin découvert les voies infinies de la quiétude. Même s’il ne pouvait plus l’entendre, désormais, elle était heureuse, elle, de s’entendre le dire.
Le coup de bigophone de l’épicier tira fort à propos Roberta Gaburro de ses accès d’allégresse. La jubilation du départ était si forte qu’elle risquait bel et bien de la planter là, devant l’absence totale qu’elle lisait désormais dans les portraits de son Metodio, toute au soulagement qu’il eût décampé du purgatoire de sa tristesse. Et au lieu d’aller répondre à l’épicier, qui raccrocha pourtant et rappela aussitôt pour indiquer l’importance de son appel, Roberta rassembla ses affaires et les déposa sur le pas de sa porte d’entrée. Elle emportait en tout et pour tout un sac de voyage et son sac à main à gueule carrée et fermeture en laiton, pareil aux trousses que les médecins de campagne utilisèrent longtemps pour leur tournée. Elle pensa vaguement à Simon Palmire et à sa tête de crapaud, avec de moins en moins d’hostilité, à mesure qu’elle attendait, de moins en moins fort, la Fiat 128-1969 de son Metodio. Lui aussi, en son temps de jeunesse, lui avait proposé de rejoindre une caravane de planteurs d’arbres, d’abandonner sa vie sur le parking de quelque comptoir de trappeurs et de s’enfoncer dans la permanence menacée de la forêt. Metodio n’en avait finalement rien fait, et elle n’était pas vraiment amère à l’idée qu’à son tour son Ottavio n’en fît rien. Quitte à rester cette fois sur le pas de sa porte et à finir ainsi, elle ressentait au contraire comme un privilège que sa triste histoire se recommençât à l’identique.
Mais Roberta Gaburro finit par entendre la Fiat approcher au ralenti dans la ruelle et attendit de la voir pour refaire sa coiffure fauve légèrement argentée, les plis de sa robe en mohair gris épervier, et de remonter son manteau d’astrakan sur ses épaules. Les virées en Fiat dans les lacets et les épingles à cheveux de la gorge Santa Monica lui avaient lentement redonné le teint arabe et fier qui convenait à ses artères. Ses longs cils n’avaient plus l’air faux du regret et de l’impuissance, son visage et sa silhouette s’étaient encore régénérés dans la discussion à bâtons rompus qu’elle venait de mener avec sa conscience, et ce matin, si elle s’était légèrement maquillée, c’était essentiellement pour calmer un peu de son exaltation. Après s’être vieillie à outrance, elle devait désormais canaliser une aspiration inverse à la jeunesse dont elle ne voulait absolument pas.
Ottavio Baldassare laissa le moteur tourner, descendit de la Fiat en la regardant avec un défi étrange dans les yeux, au comble de l’impatience comme à celui de la nostalgie tout à la fois, aux aguets. Il finit par sourire, par indulgence vis-à-vis de la jalousie qui poissait déjà sa fierté, en regardant Roberta Gaburro, impassible, chasser du pied botté de cuir sombre, l’un après l’autre, en descendant les marches de pierre, les charognards de l’arthrose.
Et sans qu’il ne se fussent en rien
consultés, Ottavio Baldassare céda pour la première fois le volant à Roberta Gaburro.
l'ardoise

Asphodèle-édition
Lire le papier de Stéphane Beau
sur l'ardoise et sur
l'Asphodèle,
dans le Magazine des Livres :
là-même
Aqui Nada

Le Zaporogue



















Commentaires Récents