Partager l'article ! le Parallèle du Sosie -15-: BLANQUI ...
BLANQUI
15.
Attablé à l’ombre d’un mélèze poussif, le crevard jette un œil sur le plateau du 4/4 Toyota dont le cul dépasse du hangar, chargé de ruches vides ou garnies de rayons de cire étirée, d’où monte tout droit une fumée épaisse et bleue. Le vent est nul, et le parfum de lavande de l’enfumoir à soufflet ne parvient pas jusque lui, bien qu’il embaume abondamment le hangar. Satisfait, son visage disparaît dans son bol de café fumant.
Sa trogne hirsute n’a pas vraiment repris couleur, mais il s’est démaquillé de ses cernes en buvant ses premières gorgées de café noir. Seulement, ce bien-être l’épuise, comme chaque matin, les forces abandonnent son corps à mesure qu’il les reconstitue, et seule sa nuit peuplée d’hallucinations plus absurdes les unes que les autres le dissuade de retourner se coucher. Il est torse poils, un blanc de travail enroulé jusque la ceinture du jean. Ses chaussures montantes sont délacées.
En voyant Blanqui s’approcher, il pense d’abord à un de ces promeneurs qui fréquemment déboulent dans son verger pour échapper aux chemins encombrés de ronce. Ces chemins prolongent un sentier de randonnée pédestre, et quand on s’aperçoit qu’ils sont tous impraticables, on a déjà perdu une bonne heure, et on s’approche de sa carrée comme si on pouvait l’y récupérer.
- Moi la ronce, j’en fais du miel, figurez-vous…
On peine toujours à croire qu’on puisse tirer autre chose de la ronce qu’égratignures et congestion cérébrale, et généralement il doit sortir un pot de miel pour prouver ses allégations, et il est bien rare que les intrus ne repartent pas avec une solide provision de miel de ronce, paradoxalement très doux, extrêmement clair, et convertissant les palais les moins acquis.
Mais ce promeneur-là lui tend la main en bredouillant qu’il est arrivé la veille au soir, invité par Dave Russell, ce dont il s’excuse presque, en se souvenant que l’Anglais a salement malmené un paysan du voisinage.
- Pas de soucis, euh…
- Blanqui, Antoine Blanqui…
- Benjamin.
- Je sais.
Il obéit quand l’apiculteur lui désigne du menton la cafetière et se sert à son tour un bol de café en s’entendant demander :
- Es-tu allergique aux piqûres d’abeilles, Antoine ?
Blanqui n’espérait pas réellement retomber sur terre. Quelque chose en lui s’attendait à un échange verbal insensé, mais tout de même, cette première approche le déconcerte. Il commençait à reconstituer les gros traits de son identité mensongère, prêt à s’inventer, au besoin, quelque généalogie pittoresque, mais visiblement Monsieur Benjamin n’a que faire de son passé, qu’il soit réel ou imaginaire. Seule sa résistance au venin de mouche à miel l’intéresse.
- Je ne crois pas.
- C’est la première chose qu’on doit se demander ici. Tu vois les tas de pneus derrière le hangar ? J’ai toujours une ou deux ruches dans ce coin-là, c’est là que j’élève mes reines. Mais je te dis ça… Des fois que te prenne l’envie d’aller pisser dans ces parages…
Là encore Blanqui trouve le débit du crevard étonnamment alerte. Il a les yeux brillants et anthracites, les sourcils clairsemées de cicatrices. Le cheveu rare, gris et luisant, gominé en arrière à l’eau froide. Le front en sueur et labouré de rides horizontales. Les joues rases et creuses, plissées à la commissure des lèvres rouges, presque mauves, dans une sorte d’ahurissement, accentué par un blaire empâté et fendu en deux, l’arête large. L’abdomen blanc et replié, les bourrelets maigres. Nulle trace de bronzage sur les bras non plus. Seuls son visage et son cou, comme sa voix, portent la patine du temps. Tout le reste chez lui est comme hors jeu, fantomal. Il est faiblement velu, par plaques grises trouées, ici et là, comme un vieux chien qui perd ses poils. Quand il tousse, ses muscles inutiles reprennent brutalement vie.
- Qu’est-ce que tu traînes, au juste ?
- Une pneumonie mal soignée. Quand je me soigne, je ne peux plus arquer. Alors je me soigne à moitié, et je travaille à moitié. C’est épuisant. C’est sans fin.
- Qu’est-ce qui t’oblige à te lever si tôt ?
- Je prépare mes dernières récoltes. C’est une saison exceptionnelle pour l’abeille. Ça fait trois ans que je vis sur les récoltes des années précédentes, autant dire sur une misère… Et cette année, comme un fait exprès, le soleil brûle sans répit…
Encaissée dans la vallée, sillonne une route mal entretenue, où râlent de rares voitures. On les entend à retardement et on doit les y chercher comme des avions à réaction dans un ciel. En face, la forêt de feuillus fume de chaleur, au ralenti. Des châtaigniers, des hêtres et des chênes verts. Et devant, on aperçoit la dernière courbe du chemin gravillonné bordé de pruniers, au beau milieu duquel s’est assis le chat gris, avec sa femelle allongée à ses pieds comme un tas de feuilles mortes. Il la regarde parfois, longuement, dans un mélange de mépris et de dévotion.
« Faut savoir que les abeilles ne sortent qu’avec le soleil, elles ont besoin d’un coin de ciel bleu pour s’orienter… Mais alors, quand le soleil s’installe comme cette année, elles ne connaissent plus de limites, elles engrangent et elles engrangent le miel comme si elles seules devaient survivre au monde…
« Si tu veux, on ira poser quelques hausses, enfin si tu es sûr de supporter les piqûres…
En contre-bas du hangar, sur la gauche, la brume a disparu des pommiers à cidre, gris et longilignes, comme des arbres de pierre, ou de bronze, là où l’épaisse fumée de lavande croise leurs branches tordues. Plus loin encore, la colline est remembrée et cultivée, malgré la pente abrupte, et bourdonne déjà de mécaniques fermières.
Ce qui frappe surtout Blanqui, c’est la diversité des chants d’oiseaux. Certains piafs semblent scier des rameaux de métal, d’autres sifflent de très complexes mélodies, virtuoses ou suaves, par petits coups secs et aigus, ou interminablement, donnant du poids au silence, une qualité qu’on peut localiser avec précision. Ceux-là sont les plus hardis. D’une branche à l’autre du mélèze, leurs ailes déchirent l’air comme de minuscules paires de ciseaux mal aiguisés. Habitué aux amples trajectoires des oiseaux marins, Blanqui s’attend à ce que ces petits chanteurs obèses s’écrasent sur la table. Monsieur Benjamin tousse de temps à autre comme un vieillard dans le parc d’une maison de retraite.
« Je ne vais pas te mentir, Antoine, si je t’ai demandé si tu étais allergique, c’est que le dernier gars que j’ai envoyé avec moi autour de mes ruches a fini à l’hôpital, enfin fini… Il s’en est heureusement remis, mais c’était tout de même critique… Mais je me doute bien que tu n’es pas là pour ça…
- Je ne vois pas à quoi je pourrais t’être utile… Je ne connais rien aux abeilles. Je n’ai jamais compris comment elles s’y prenaient pour fabriquer du sucre avec de la merde…
- Ha !
- D’ailleurs je vois que tu n’es pas assez cinglé pour sucrer ton café avec...
- Ho !
- Mais je veux bien aller voir de quoi une ruche a l’air.
En toussant de rire, Monsieur Benjamin se lève pour enfiler le tricot à manches longues déposé sur le dossier de la chaise, puis le haut de son blanc de travail, avant de débarrasser la table de ses rituels inutiles, imité par Blanqui. Ce matin encore, en guise de petit déjeuner, l’apiculteur s’est contenté de vérifier qu’il ne toucherait à rien, mais il se sent ragaillardi par le sens de la réplique de Blanqui.
- Je ne sucre pas le café, de toute façon… Ho !
Pour s’épargner une nouvelle quinte douloureuse, Monsieur Benjamin parle comiquement fort, en empilant bruyamment les bols dans l’évier de la cuisine, en faisant claquer sèchement le frigo, exactement comme si personne ne dormait chez lui.
« Le miel, je préfère me l’envoyer dans la ruche quand il est encore chaud.
Ils ressortent par la salle, où Blanqui récupère une fringue à manches longues, pour se protéger les avant-bras et les poignets. Il a des frissons à l’idée de se faire piquer dans le blanc des bras.
Depuis les rideaux tirés, l’obscurité se remplit lentement de poussières de jour et la fraîcheur très relative du petit matin reste sur le pas de la porte. Clara Jakobson parle dans son rêve, d’une voix d’enfant, en mangeant les mots.
« Oui, tu fais bien, parce que les abeilles, tu vois, quand Dieu ouvre leur monde pour juger si elles travaillent pour le Bien ou pour le Mal, elles le pilonnent aussi profondément qu’elles le peuvent…
Les sièges en cuir auburn de la BMW des Romains luisent de rosée. La Clio de Bachelard a disparu du chemin bordé de pruniers. Les deux chats rappliquent nonchalamment, secouent de temps à autres un gravillon d’un de leurs coussinets. Comme des chiens, ils s’inquiètent du départ imminent et suivent les deux hommes jusqu’au hangar.
« Les abeilles ont un sens du sacrifice très développé… Et les poignets, tu vois, les doigts aussi, ça peut faire très mal… Sans parler du nez. Mais aujourd’hui elles devraient être beaucoup trop occupées pour se poser des questions métaphysiques…
Contre les flancs intérieurs du hangar, des caisses sont soigneusement entassées, jusqu’aux charpentes. Sur la gauche du véhicule enfumé, au-dessus de l’établis couvert de plaques de cire, sont accrochés au parpaing, en rangs serrés, des outils à bois, des perceuses-visseuses. Et des boîtes de clous, des rivets, des poignées en inox font dangereusement ployer une tablette murale. Dans un saut d’eau de javel pataugent une demi-douzaine de paires de gants de vaisselle. D’une poubelle en fer dépassent les débris de cire attendant d’être fondus. Devant le Toyota sont dispersées des caisses, avec ou sans toit, sur les arêtes desquelles cheminent quelques abeilles hagardes et silencieuses. De la basse charpente pendent quelques blancs de travail dont la javel ne parvient plus à faire disparaître les tâches jaunâtres de propolis, aux manches et aux coudes.
« Essaies d’en trouver un à ta taille.
En enfilant un blanc beaucoup trop grand, Blanqui est pris d’une furieuse impatience de se faire piquer, qu’il soit fixé. Il se frotte machinalement le nez et les poignets en finissant de se saper. Il irait bien se faire piquer devant l’hôpital, pour être sur place en cas d’allergie foudroyante. Il y va autant par défi que par politesse.
Comme la question que Monsieur Benjamin attendait concernant les hausses ne sort toujours pas de la bouche de Blanqui, l’apiculteur continue de lui-même sa formation accélérée:
« Quand la ruche est pleine de miel, on ajoute une caisse de rayons pour que les abeilles y stockent ce qu’elles n’ont plus la place de stocker dans la ruche. Et quand à son tour la hausse est pleine, on y ajoute une deuxième, et ainsi de suite…
- Et tu montes jusqu’où comme ça ?
- Oh, dans le coin, c’est bien rare d’en empiler plus de trois ou quatre, mais dans le Sud ça peut monter… On a parfois besoin d’un escabeau, dans le sud, pour visiter ses ruches…
Pour s’installer sur la banquette du 4/4, Blanqui doit en enlever deux chapeaux coloniaux en paille fichés dans des voiles aux mailles très serrées, et les coincer entre le pare-brise et le tableau de bord. Quelques abeilles y sont encore prises, l’abdomen déchiré et la tête écrasée. Et finalement, si Blanqui se sent soulagé que cette histoire de came qui rendait au bigophone l’interlocuteur de Monsieur Benjamin si impatient ne soit qu’une histoire de miel, il n’est pas tout à fait certain d’y gagner au change.
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