La Tour Eiffel a ses fêlures que les fêlés ne voient plus

Publié le par Le Manchot épaulard

 

 

 

146V FM

 

 Décapitation instantanée, exécutée avec un appareil photographique à pellicule argentique. En un clin d’œil, on eût dit de la dame de fer un pénis circoncis dans le cadre noir et blanc de la place du Trocadéro. «À bas les clichés!» gueulait la foule agglutinée à ses pieds, entre béatitude et effroi, devant le spectacle extraordinaire de cette tour sans tête. Mais elle tenait solidement debout, et parmi les anonymes amassés, suspendus à l'instant, je ressentais une solitude inédite, absolue, je devenais quelque détail mort du cliché abattu. Et sous l'influence des opiacées, mon cœur s'accélérait, mes seins haletaient à tout rompre et mon angoisse s'épaississait.

 Abandonnés comme des pions sur le bord d'un échiquier, enchevêtrés les uns aux autres, nous n’étions qu’une masse informe de chair avariée, nous respirions à pleins poumons l’air environnant chargé d’acide et n’espérions qu’une chose : le pire, la catastrophe, l'écroulement de la tour, sa perte irréparable. Mais c'est le temps qui tomba, raide, figé, et la foule avec lui, moi-même avec la foule. Aucune solution en vue. Lente agonie progressant imperceptiblement sur notre masse sans horizon agrégée au pied de la tour. À l'ombre de la gigantesque structure de métal, je restais prisonnière de ce cliché argentique, dont j’apercevais le photographe, au premier plan, seul, s’éloigner en nous tournant les talons.

 

 

Fabien Rogier

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