l'homme distendu

Publié le par Le Manchot épaulard

Stéphane Prat

 

 

 

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à Daniel Maja

 

 

 

 

1.

 

Alors que la police scientifique s'affairait autour du cadavre de sa mère, l'homme ne montra aucune réelle surprise en arrivant sur les lieux, ni même, ce qui achevait de faire de lui un suspect parfaitement indigne, la moindre peine sensible.

Chute. Début d'incendie. Une voisine avait simplement alerté les secours. Rien ne permettait aux policiers d'écarter la mort naturelle de leurs premières cogitations, mais une répulsion morale, face à l'indifférence apparente de l'homme, les y poussait malgré eux. L'homme interrogeait fréquemment l'horloge, comme s'il devait satisfaire à un impératif plus urgent que la mort de sa mère.

Ils flairèrent pour commencer une certaine profondeur de pensée, derrière la nature taiseuse de l'homme, et le tinrent bientôt pour un parfait imbécile.

L'homme ne manquait pourtant d'intelligence et en était d'ailleurs terriblement conscient. Il devait son assurance détachée, qui passait fréquemment pour de l'idiotie, à cette femme étendue à côté de la cuisinière à bois, asphyxiée, le visage commotionné par la chute. Elle avait déjà manqué d'y passer quarante ans plus tôt en mettant l'homme au monde deux semaines après terme.

Nul ne remarqua jamais rien de particulier dans les babillages de son bébé géant. Il fallut attendre que son langage s'articulât en mots pour en percevoir les retards flagrants. Et seule une attention maternelle pourrait établir que l'enfant avait réagi aux stimuli extérieurs, depuis sa naissance, avec quinze jours de retard. Au fil des années, son retard ne se détériora en rien, mais ne se résorba pas non plus d'un pouce. Il lui fallait invariablement quinze jours pour répondre aux sollicitations de ses petits camarades, aux marques d'affection comme aux réflexions cruelles. Il le faisait avec sérieux et bienveillance, inconscient du rejet qu'il provoquerait en retour. Ses mots parfaitement choisis, anodins et incongrus, sans rapport apparent avec les situations présentes, gagnaient pour sa mère une sorte de poésie, voire de sagesse réconfortante. Les enseignants n'avaient pourtant pas tardé à l'encourager, pour le bien de l'enfant, à envisager franchement son retard mental. Mais l'admettre eût équivalu à nier l'intelligence généreuse de son petit, sans arrière-pensée aucune, précise et désintéressée, qualités qui constituaient pour elle une sorte d'idéal. Autant demander à cette mère de nier jusque sa propre existence et le merveilleux miracle qui l'avait vue ressusciter d'entre les mortes. Elle ne céda donc jamais, et son enfant s'en porta merveilleusement bien.

 

Prendre les mots pour des réalités est bien la maladie la plus communément partagée, mais la mère et l'enfant y ajoutèrent une foi hors du commun. Il relève de la lapalissade d'affirmer qu'une bête humaine incapable d'articuler le moindre mot sensé, si elle n'est pas pour autant encore une bête, n'est déjà plus tout à fait humaine. Mais c'est à peu près ainsi que l'enfant, sans animosité aucune, considérait son entourage : rien que des prématurés à vie, qui parlaient avant de penser et se souciaient fort peu de communiquer... Si sa mère n'avait constitué un démenti permanent, il se serait assez rapidement tenu pour le seul être humain existant au monde. Et la mort de sa mère, aujourd'hui, ne faisait que confirmer ce qu'au fond de lui l'homme savait depuis toujours : il était bien seul au monde, ou seul à le savoir, ce qui revenait au même.

 

Son défaut, ou plutôt son excès de fabrication, avait condamné l'homme à une anticipation permanente d'un genre très singulier, qui le forçait à progresser comme un équilibriste sur un fil ténu long de quinze jours, une lumière trop vive dans la face, sans ombre ni reflet, sans écho ni recul possible, et donc, à proprement parler, sans avant ni après.

 

 

 

2.

 

 

À première vue, l'homme paraissait épargner chacune de ses fibres et se retenir en toutes circonstances. On voyait en lui un mélange de radinerie et d'économie, alors qu'il était tout bonnement incapable de calcul comme de prévision, conscient de la vacuité foncière de tout commerce humain.

Ce trait de caractère – encore que l'homme mît trop peu de volonté pour posséder ce qu'on appelle communément un caractère - avait des effets remarquables sur son entourage.

Sa vie sentimentale était parfaite. Il ne connaissait aucune des désillusions de l'espoir, pour la simple raison qu'il était incapable de se projeter dans l'avenir. Il se contentait de regarder comment les circonstances finissaient ou pas, en quinze jours, par s'accorder aux mots. Privé de présent, ou plus exactement d'un présent partageable, il était également incapable de se fourvoyer. Chaque fois que le chagrin d'amour avait menacé de survenir dans sa vie, la belle avait déjà changé d'avenir, de sorte que l'homme n'avait jamais éprouvé de motif réel de regret.

Sa vie matérielle et financière, aussi, prenait de fréquents tours farceurs. Son banquier, par exemple, nourrissait un ulcère à l'estomac depuis que l'homme avait poussé la porte de son agence pour ouvrir deux comptes : un compte personnel et un second pour sa petite entreprise d'horlogerie. L'homme faisait toujours les mouvements de fonds nécessaires, entre ses comptes bancaires, pour combler à temps leurs découverts colosssaux, accordés trop vite, et remplir in extremis leurs conditions d'autorisation respectives. Sa mère se mettait même fréquemment de la partie en injectant de copieuses sommes d'argent. Là encore, l'homme ne prévoyait ni ne calculait absolument rien, il ne faisait que réagir à des impératifs vieux de quinze jours. S'il semblait toujours réagir en catastrophe, l'homme ne faisait en réalité qu'agir en temps et en heure. Mais son banquier, devant l'ampleur des mouvements, avait dépensé beaucoup de son énergie en lettres d'avertissements, en relances. Invariablement précédé et contredit par l'état réel des comptes bancaires de l'homme, il devait à chaque fois s'asseoir sur des pénalités absolument colossales, et de voir autant d'oseille lui passer sous le nez lui faisait toujours l'effet de perdre un bras et la main du second. Le banquier ne pouvait plus couler un bronze sans redouter l'hémorragie interne.

Ainsi l'homme s'épargnait-il sans soucis, sans que sa philosophie involontaire de la vie ne lui rapporte grand-chose ni même, de fait, en réalité, jamais ne le regarde.

 

Ou alors le regarde par erreur, comme ce jour où il apprit sa mort par la presse locale. Un jour sympathique entre tous, comme on désigne ainsi une encre capable d'effacer de la feuille une fiction entière.

Il apprit sa mort sur son lit d'hôpital. Les circonstances exactes de son accident automobile étaient rapportées sur deux colonnes particulièrement efficaces. L'état intérieur du véhicule y était passé au crible avec toute la rigueur scientifique requise, laissant à penser que l'homme avait, peu avant l'accident, transporté du bois dans sa voiture. Hypothèse en partie confirmée, et même élargie encore, par un puissant mélange d'effluves de sous-bois, de champignons, de marrons, de tronces de sapin. Le pigiste qui avait rédigé ce « deux colonnes » était un véritable nez, qui semblait n'avoir attendu que l'accident de l'homme pour se révéler au grand jour. Un nez doublé d'un œil tout aussi exhaustif. Le kilométrage, l'usure exagérée des pneus, jusque la ceinture de sécurité défaillante, tout était consigné avec une telle précision que l'homme avait d'abord pensé que l'article de presse avait pour objectif de lui imputer la responsabilité de cet accident. Et c'est presque avec soulagement que l'homme apprit sa propre disparition.

On annonçait ses obsèques, l'heure de la cérémonie religieuse, on indiquait le cimetière recevant sa dépouille mutilée. Les condoléances très émouvantes achevant l'avis de décès le firent éclater de rire, ce qui n'arrangea en rien les atroces douleurs que provoquaient continuellement sa double fracture du bassin.

Durant tout son séjour à l'hôpital, nul ne fit jamais allusion à cette annonce pour le moins déplacée, et l'homme n'était pas en état de se plaindre auprès de la rédaction de ce journal local, une feuille peinant probablement à trouver des faits divers susceptibles de remplir ses colonnes. Et au final, l'homme ne sut jamais comment ni pourquoi une telle bévue s'était produite.

Mais en sortant du centre de rééducation trois mois plus tard, sa première promenade fut pour le cimetière Saint-Roch, où il était censé avoir été enterré. À grand peine, l'homme claudiqua dans les allées à la recherche de sa pierre tombale. Il finit par repérer une pierre très grossière et noircie par le temps. Sans les quelques plantes attestant de visites récentes, il ne l'eût jamais remarquée. Il se recroquevilla sur la dalle dans un effort presque héroïque, vu son état, et parvint à déchiffrer son propre nom, à demi effacé, et une épitaphe très pompière, au milieu de fleurs gravées grossièrement dans le faux marbre. « L'homme a vécu comme il est mort, toujours en retard !» disait la plaque. Bien que l'homme se fût si lentement et douloureusement remis de sa double fracture du bassin, jusque se demander s'il marcherait à nouveau un jour, l'annonce de sa mort, attestée de façon si lapidaire, avait un instant emporté sa conviction.

 

 

 

3.

 

Quinze jours durant, les enquêteurs tinrent discrètement l'homme à l’œil, avant de se décider pour une garde-à-vue de vingt-quatre heures.

Ils lui avaient trouvé des mobiles vieux comme le monde, pour le meurtre de sa mère, qui les uns après les autres retomberaient en poussière.

Eux aussi avaient sensiblement entamé leur système immunitaire en épluchant ses relevés de comptes bancaires, ses relevés téléphoniques, et ils s'étaient crus sur le point de le confondre, en établissant d'étranges correspondances entre les derniers appels émis depuis son téléphone portable, ce jour tragique, et les appels rangés dans la mémoire de l'appareil deux semaines plus tôt. Mais de fait, ils ne firent que remonter un à un les éléments d'un alibi inoxydable : la réparation de l'horloge à balancier d'une vieille femme. On la soupçonna d'abord de mèche avec l'homme, tellement se contredisaient ses déclarations, toutes favorables au suspect, avant d'apprendre qu'elle souffrait en réalité de la maladie d'Alzheimer. L’alibi ferait quinze jours l'hilarité du commissariat, mais pour l'heure l'innocence de l'homme leur sembla si peu sujette à caution qu'ils le libérèrent avant le terme de sa garde-à-vue.

Notre orphelin ne sut d'abord que faire de cette liberté prématurée. Il ne put cacher totalement son soulagement quand le commissaire le retint pour le mettre une dernière fois à contribution, en lui demandant de faire le récit des derniers instants qu'il avait partagés avec sa mère.

Le commissaire trouva tout à fait improbable la précision des faits et gestes que l'homme rapportait, des faits et gestes tous vieux de quinze jours, mais ses révélations lui paraissaient si insensées qu'il se garda bien de l'interrompre. Ce sont moins les faits en eux-mêmes que la façon très présente que l'horloger avait de les rapporter qui l'intriguait. L'homme ne pouvait citer les paroles de sa mère sans y répondre directement, exactement comme si elle se fût trouvée plantée derrière le commissaire. Le dialogue était si réaliste que l'officier de police éprouva à plusieurs reprises la nécessité de se retourner pour vérifier qu'il était bien impossible qu'elle se trouvât là. L'homme commit même l'audace de proposer du feu à l'absente, avant d'allumer sa propre cigarette en ajoutant : « La vie est bien trop brève et la terre trop petite pour espérer se rater.»

Ensuite, l'homme n’ajouta plus un mot, souriant, rêvant à demi, se souvenant à demi, pris en flagrant délit de lucidité dans la lumière de la lampe du burlingue, conscient, trop conscient, souriant sans dessiller, comme on le fait parfois au réveil en attendant que la caféine ne rétablisse la circulation neuronale. L'officier de police ne put réprimer quelques frissons en se répétant mentalement la dernière phrase de l'homme, dont il pouvait craindre qu'elle sonnât comme un effondrement nerveux. Mais en réalité l'homme savourait cruellement sa renaissance, ironique et clairvoyant. Une joie de revivre qui lui ouvrait le ventre. Une joie insupportable comme seul le chagrin de mort en produit. Totale et définitive, avec une inépuisable nostalgie du présent.

Pour son seul vertige, désormais, et sans plus jamais se lasser ni se tempérer, l'homme travaillerait du chapeau.

 

 

 

Le 31/01/2015

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