invitation au voyage

Publié le par Le Manchot épaulard

   b peche cheval 01


 

  J'ai sous les yeux une très belle photo en noir et blanc, je ne peux m'empêcher d'en faire une interprétation très personnelle.

   Un puissant cheval est attelé à une charrette amarrée à un bateau, lui-même ancré dans la caillasse médusée de ce front de Manche descendante. Trois hommes déchargent l'embarcation d'un goémon visqueux et en chargent l'attelage, parlant le moins possible, feignant d'ignorer le monde qui les entoure. Le temps des sports nautiques, des plaisanciers, des régatiers comme celui des amateurs de croisières se sont figés pour eux dans un futur aussi inexistant qu'un passé oublié.

  Derrière le cheval un bateau au calme, moteur en veille, voiles pliées, ficelées, ancre livrée à la faune marine. Plus loin des véliplanchistes en plein tumulte. Le vent se donne joie a s'engouffrer, faisant tournoyer les planches et leurs pantins entraînés dans une course poursuite, prêts aux sensations les plus folles, loin des regards concentrés des goémoniers.

   Tourner autour des bateaux de plaisance, foncer vers les travailleurs de la mer, faire un virage au dernier moment, on aime frimer à cet âge là. Je me demande ce que font ces hommes de peine dans cet environnement. Tout est soleil, bateau, sports nautiques, bains de mer. C'est pourquoi cet attelage me semble si hétéroclite...

   Le plus jeune des trois goémoniers, mince, souple comme les roseaux au bord de l'eau, se tient en équilibre dans la charrette, ses gestes sont amples et gracieux. Sur le bateau le deuxième homme, plus âgé, au visage buriné par les travaux en plein air, les bras musclés et les mains larges, manie la fourche chargée de goémon aussi aisément que si il s'agissait d'une fourchette piquée dans une choucroute. Le dernier goémonier a le dos courbé, les membres sinueux. Sous son aspect frêle on devine une énergie nerveuse et une endurance à toute épreuve. Ils travaillent tous les trois dans une harmonie heureuse et productive.

   Le soleil commence à taper et les muscles à tirer. Le plus jeune de ces trois hommes se permet une pause en regardant les véliplanchistes, il les envie, ils ont le même âge mais ne jouent pas dans la même cour. Ses gestes ralentissent, une certaine nonchalance s'empare de lui. Il se fait vite rappeler à l'ordre par les aînés : la mer monte, il faut penser a tirer la charrette de cet élément le plus vite possible, ça n'est pas le moment de rêver ! Mais sous sa casquette portée bas sur le front, tout en fournissant le travail qu'on attend de lui, son regard se perd vers le bateau de plaisance amarré à quelques mètres et qui se balance au gré de la douce brise. Il se rêve, laissant là goémon et boulot de forçat, navigant sur les flots vers une destination inconnue et un voyage sans fin.

 

 

Annick

(petits nègres : Véronique, Jacqueline, Fabien, Stéphane)

Publié dans Les 5 petits nègres

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