ANTONIN

Publié le par Le Manchot épaulard

 

 

Fabien Rogier

 

 

 

 

à Artaud

 

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Photo : Compagnie des Mangeurs d'étoiles. Cliquer sur l'image pour accéder à la page.

 

 

 

 

Pour commencer,

ce n'est pas avec des mots que l'on communique,

mais avec le corps.

 

Corps à coeur insensé. Solliloque du corps avec ses organes. Aussi gros et gras soient-ils, on ne peut réellement se dire vivant qu'au tréfond le plus décomposé de nos cellules, voilà tout! Mort, mais vivant!

C'est un précis de décomposition que je propose : la mort en quelques dictons. Le corps araisonné, à bout de bras, enfonçant ses lambeaux au creux de ses propres mains réduites à l'état de viande avariée.

Malgré quelques soubresauts et gestes reflexes, je ne suis qu'un corps qui spasmoldie sans cesse une raison de vivre encore. Un cadavre cherchant au travers de ses cellules à survivre à l'inévitable. Lorsque la mort s'empare de mon macchabée celui-ci tente encore de se libérer du mors aux dents de l'autre côté. Avide cauchemar, encore un, qui me tenaille l'esprit dès l'aube. Balance mes bras, mes mains, et me fait progresser à quatre pattes comme un bébé imbécile. M'apprend à parler comme on apprend à manger avec une fourchette. Intime à mes veines l'ordre de déclarer ma flamme à celle que j'aime qui disparaît à peine aperçue. L'attrape cauhemar ne fonctionne pas. D'ailleurs ceci n'est plus un cauchemar, hélas, c'est la réalité cauchemardesque...

J'ai la gueule de bois cassée, un corps de bois vert qui rabâche Ce n'est pas avec des mots que l'on communique, comme une séquence anaphorique. C'est avec Dieu et Jésus-christ que je communie. J'excècre les pieux mensonges. Excommunié de sa propre foi, le foie en vrac, suitant l'alcool et syphillitique, mon cher et tendre homme de bois perd son latin, carpe diem, à chercher celle qu'il aime, en vain et aviné, à s'enfoncer dans un sol fait de vomi et de déchets en tous genres...

 

Comment?! Mais de quel droit? S'insurge notre homme de bois. Comment peux-tu te permettre de raconter tout cela ! C'est ma vie ! La mienne! Je n'ai rien voulu de tout ça moi, et je fais quoi dans cette histoire? Je ne vais pas m'excuser quand même! Allez, si, je m'excuse, voilà, mais ne m'en parle plus...

 

Oh que nenni, héro. Ta vie appartient au monde.

Et si au bout du compte la vie n'était qu'une supercherie, un coup monté, comme disait Artaud? Et si tout finissait par s'arranger comme s'arrange une fosse commune ou un charnier? Ça s'arrangera... me souffle une petite voix, reproduisant et rapetissant telle l'écho, la voix de la conscience, con-science, con-sciant, con-chiant... Si ce jeu de mots homophonique parvient à tes oreilles et que ton cerveau parvient à l'interpréter, c'est que le message est bien passé, mon cher personnage...

 

Ce n'est pas avec des mots que l'on communique, dis-tu ?! Mais avec les tripes, c'est bien ça?

 

Et l'homme de bois me prend au mot et se redresse, nervures noueuses, et sort de la poche intérieure de son écorce une lame émoussée pour s'ouvrir le bas ventre et faire jaillir tripailles à fagots et bois veineux. Et du silence. Un silence noir, non voyons : un silence obscur, voire sombre...

Le silence se passe fort bien de mots, mais on ne le comprend pas mieux pour autant. Le silence tient en vains mots. En maux de crâne vainement avinés, à faire hurler. En vaines tentatives de s'ouvrir les veines, en sêve noire impossible à coaguler.

Coeur de bois, mélopée d'une langueur monotone.

Le silence se passe fort bien de mots, comme la mélancolie il tient entier dans sa bile noire. Ôde sempiternelle à la défiance de la vie vis-à-vis de la mort...

 

L'homme de bois n'a pas de racine, est-ce là son fardeau ?

Et qui suis-je, au juste?

Cet homme de bois ou le narrateur qui observe son tronc s'étripaller à tout va. Un peu des deux et même un troisème à la fois. Tout cela pour vous porter à confusion, vous, lecteurs ! Je vous confonds à fond ! Et j'écris la suite quand même...

Et après ?

 

Après. C'est toujours après que se déroule l'action, jamais pendant. Narrateur et héro de roman intriguent. Être là, c'est y être hic et hunc, non? Mais être, c'est exister ou pas ? En tous cas, je préfère en être... La phrase est mal dite, je n'y suis pas...

 

Et que dirais-tu de : Quand il m'arrive quelque chose, je préfère être là? C'est mieux dit, non ? Merci Albert!


 

Ne t'emballe pas! Ta fonction est de me faire exister comme lecteur. Et celle du narrateur est de faire semblant, de faire vrai, de donner réalité aux circonstances qui te verront agir, te feront exiter. Pour que j'y crois totalement, moi lecteur, point. C'est là l'effet perlocutoire de mon écrit romanesque. N'est-il que cela? N'est-il pas illusoire, en définitive... Comment le dire?

 

N'est-il pas illusoire de réduire une ébauche de roman à une performativité textuelle? Est-ce bien cela, auteur en quête de personnage, ce que tu essaies d'exprimer?

 

Je veux dire que j'interfère dans mon récit comme si je ne voulais pas que tu existes par toi-même. Comme si je laissais mon histoire s'empêtrer dans d'autres histoires qui elles-mêmes s'enchevêtrent encore à d'autres histoires. Ainsi ces histoires n'en feraient qu'une? Un roman lapidaire ? Comme on jetterait une pierre à la face du monde pour lui dire sa puissance démiurgique : je suis Dieu et comme tel je m'affirme ! Je jette ma fiction contre un mur et il y poussera une fenêtre. Plus exactement un trompe l'oeil.

Ô toi lecteur avisé que j'emène sur des chemins qui ne mènent nulle part, tu sais bien que ces scansions vides de sens ne mettent pas mon héro sur le devant de la scène de mon œuvre qui reste à écrire. Qu'elles reviennent à le leurrer, à lui faire apprendre sa propre mort par la presse, ou à l'envoyer lire de son vivant sa propre épitaphe, une épitaphe du style : "il a vécu comme il est mort : toujours en retard!" Ou, comme l'a infligé Nicolas Gogol à l'un de ses personnages, à faire disparaître son nez de son visage... L'homme de bois ne m'en voudra-t-il pas que je joue avec lui comme cela ?

 

Evidemment, que je t'en voudrai! Comment un auteur peut-il berner ses propres personnages sans vergogne? Mécréants! Écrire, ce n'est rien d'autre qu'écrire avec la main, et non avec le cerveau, sans certitude, sans conviction!

 

Et tout ça pour quoi? Qu'est-ce que cela te rapporte? Et qu'est-ce que tu t'épargnes? Un précis de décomposition, annonçes-tu, la mort en quelques dictons. Eh bien en voilà un autre, de dicton, on le doit à Arthur le pessimiste : Ma philosophie ne m'a rien rapporté mais elle m'a beaucoup épargné...Hein? Prends-en de la sêve!

 

 

Remarquable! Les bras m'en tombent quand je réalise. Cela m'a rapporté si peu de lecteurs et épargné tant d'autres. Le lecteur est un ami qu'il vaut mieux garder loin de soi. Je l'observe comme un bronze de Rodin ou de Camille Claudel, fasciné par ses formes, par ses propositions généreuses. Depuis que j'écris ainsi, depuis que je pratique l'expérience extatique, exthétique, de la sculpture, je vois apparaître les formes et traits de mes personnages comme on les tire d'une glaise malaxée avec obsession. Si la fiction se réalise sous ma plume ou les touches de mon clavier, c'est que je m'abyme dans mes personnages de fonds en comble. Je me décline en eux. Une hétérogénéité de caractères qui sont en définitive les miens. Une longue description de la souffrance dans l'écriture ne parviendrait qu'à obtenir un pathos inutile et vain. Je ne désire qu'une chose : que mes personnages se meuvent dans l'imaginaire de mes lecteurs... qui sont si peu, pour ne pas dire inexistants... Je ne leur exhibe pas moins mon monstre, ma gueule cassée, en m'effrayant d'être encore en vie, encore souriant...

 

Ah, tu trouves qu'il y a de quoi sourire, vraiment? À propos de sourire, un dernier dicton pour la route. C'est petit François-René le romantique qui parle, qu'en dis-tu? Écoute bien :

Plus le visage est sérieux plus le sourire est beau. Pouah! Accroche-toi...

 

Bas ce masque mortuaire!

Un sourire malgré tout esquissé, terrible, kabyle.

Il a tant fait rire ses bourreaux qu'il s'esclaffe continuellement de l'intérieur.

Gueule cassée sourire cassé, à jamais kabyle.

Voilà le visage de la littérature que je vois dans le miroir, voilà l'écriture que je défends. Déchiquetter lettres, mots, phrases pour reconstituer un autre visage de l'écrit, de la littérature, quitte à présenter une monstruosité, et pas une moitié ni un demi monstre, mais bien une chimère innomable, inimaginable.

Les doigts plongés dans la boue pétrir l'imaginaire avec style, car ce n'est qu'avec l'audace d'un style que le personnage prendra racine dans l'imaginaire du lecteur.

 

C'est à la lueur d'une lampe à pétrole que je m'acharne. Avec ce personnage qui a du coeur, du cran, de la nervure et un sacré mauvais sang de bois de caractère! Mais cette fois je le vise dans le mille, lecteurs, et voilà le début de sa fin :

 

Antonin, gueule cassée de la guerre 14-18, a qui l'on a laissé un sourire Kabyle en souvenir, glaçant et glacial. On l'a amputé d'une jambe et on l'a remplacée par le bois maudit de chènes massifs débités en tronçons pour prothèses et distribués aux mutilés de la grande bouche. Poète né surréaliste, il est revenu des tranchées, des interminables tranches d'attente entre les charges meutrières, des feuillets tâchés de sang et de boue tapissés sur son corps incomplet. Il a laissé son coeur mort sur place, sauf l'esprit sauf, et il a griffonné cette phrase, exactement cette phrase, comme je la griffonne aujourd'hui moi-même :

La vie, toute la vie n'est qu'un coup monté.

Tirant de la vie son théâtre de cruauté de boucherie, de supercheries sensées et de vains coups de chapeau.

 

 

Rideau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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