AMÉLIE ET SON JULES

Publié le par Le Manchot épaulard

 

Claudie Ossola

 

 

146V FM

 

« Visiter la tour Eiffel te sort de l’esprit dès que tu mets les pieds à Paris. »

Amélie se remémore ces paroles de Gaby, une voisine du petit village de l’Eure où elle habite depuis sa retraite. Seule, divorcée, elle a récemment parié avec des amies qu’elle oserait une rencontre avec un homme contacté sur Meetic®. Ils ont échangé mails, photos, conversations téléphoniques, et se sont enfin fixé rendez-vous pour aujourd’hui, au pied de la tour, à quinze heures.

En cette fin de novembre, elle s’est chaudement vêtue pour affronter la pluie et le froid. Dans le métro, aux abords de la station Champ de mars, elle se demande s’ils vont se promener au bord de la Seine. Elle songe au jardin du Luxembourg, à ses flâneries, là-bas dans sa jeunesse, et à ses premiers baisers. Puis elle pense à ses animaux, que Gaby va nourrir en son absence : Jules le perroquet, Nana la souris blanche et Toto son vieux chien arthritique.

Amélie sursaute en dévisageant l’homme chauve et souriant assis en face d’elle. Il ne la reconnaît pas, mais c’est pourtant bien lui, Amélie en est certaine. Elle lui trouve cependant un je ne sais quoi de fixe dans le regard, d’artificiel dans le teint, de caoutchouteux dans la texture de la peau. Et elle retrouve cet aspect étrange chez nombre d’autres voyageurs. Amélie se dit qu’elle a trop lu de science-fiction, ou bien est-ce l’éclairage artificiel qu’elle ne supporte plus. Elle a besoin d’authentique, de lumière du jour, d’air pur. Quelle idée d’avoir accepté ce rendez-vous pour épater ses amies.

« Plus on parle, moins on communique », elle en est persuadée. Même Jules le perroquet, que sa mère lui a légué répète inlassablement « tais-toi…tais-toi », ce qui provoque l’hilarité de la plupart des gens. Pas toujours la sienne, car sa mère lui cachait bien des choses.

Amélie a quitté la capitale pour fuir la pollution, elle se fiche de la tour Eiffel, elle n’a pas vraiment le désir de rencontrer un homme et se demande si Gaby va bien s’occuper des animaux. Bref, elle n’a plus qu’une envie : rentrer chez elle.

On étouffe dans cette rame de métro, les gens sont bizarres, elle se sent devenir claustrophobe, misanthrope, agoraphobe, et se dit qu’elle s’est embarquée dans une histoire de fous. De plus cet homme semble lui cacher quelque chose, lui aussi.

À ce moment-là monte une musique de banjo, dans la rame, et les voyageurs se mettent les uns après les autres à danser malgré les cahots. L’homme invite Amélie du regard, souriant, main tendue, à entrer elle aussi dans la danse, ce qu'elle accepte sans plus réfléchir. Elle se contente de lui trouver les mains douces, en suivant joyeusement la mesure, et l'euphorie ne cessera que lorsque la rame de métro stoppera. L'homme souriant la laissera le devancer, toujours sans rien dire, et se perdre dans la foule de voyageurs. En sortant de la station, une volée de cloches emplira violemment les airs, et Amélie se prendra à rêver de s’envoler elle aussi.

 

« Reste sur terre, Amélie. » Elle se parle comme lui parlait son père. « Tu es sortie de ton trou perdu pour qu'il t'arrive quelque chose, tu ne vas pas te défiler ! » Elle marche d’un pas vif, chaque pied propulsé par la terre, chaque bras donnant l’élan, tout en conversant avec ses animaux. Certains parlent à leur psy, Amélie communique avec ses animaux.

«Après on verra» souffle la petite voix de Nana la souris blanche, tandis que le vieux chien Toto, recroquevillé le nez dans son coussin, ronfle des « ne me laisse pas, ne t’en vas pas» persistants. Jules pour l’instant reste coi, ce qui l’arrange bien.

Arrivée devant la tour Eiffel, Amélie retrouve l’homme du métro qui discute, en langage des signes, avec un homme brun, barbu, du genre armoire à glace. Ils paraissent gênés tous les deux, un peu inquiets, lorqu'elle approche. Le brun rompt la glace :

- Je m'appelle Jean, nous nous sommes parlés au téléphone. Lui, c'est Pierre, mais vous vous connaissez déjà, je crois...

Amélie reste perplexe, elle se demande s’ils sont frères, amis ou même gays, pourquoi pas ? Mais dans ce cas, que signifierait cette rencontre ? Dans tous les cas, elle en reste muette et retient une énorme envie de rire. « Mais que t'imaginais-tu, au juste? Trouver un amoureux ? »

Lorsqu'il se met à pleuvoir des cordes, Pierre propose en langage des signes d’aller se mettre à l'abri dans un café. Jean se croit obligé de traduire, mais Amélie a déjà accepté.

Les deux hommes se révèleront chaleureux, et leurs explications ne manqueront pas de sel : nez chezKENZO, Pierre est en pleine création, un nouveau parfum pour «femme nature», comme il aime à le baptiser. Les poèmes d'Amélie l'ont persuadé qu’elle pourrait être la femme idéale pour le tester. Jean précise qu’Amélie a été pressentie parmi de nombreuses candidates...

Tout en se sentant flattée, Amélie se demande de quoi l'armoire à glace se mêle dans cette histoire. Sa présence, son côté entremetteur l'agacent. Elle aurait préféré un tête-à-tête avec le sourd et muet... Elle promet néanmoins de réfléchir.

Et bientôt le soir est sur le point de tomber. Le train pour Vernon Giverny entrera alors en gare Saint-Lazare. Juste le temps pour les deux hommes de la raccompagner en taxi et de prendre congé en exprimant le vif souhait de la revoir.

L'armoire à glace traduira la main sur le cœur de son ami par un « nous attendrons votre réponse».

 

Vingt minutes pour reprendre ses esprits, gare Saint-Lazare, de nouveau seule.

Ça circule de tous côtés. Des gens pressés d’autres pas, des jeunes, des vieux, des enfants, des Français, des étrangers, des clodos. Bruits de roulement de valises. Annonces de départs, d’arrivées. Des pigeons, des moineaux picorent les miettes.

Amélie en a le tournis, en se demandant encore si c'est du lard ou du cochon cette histoire de parfum, toujours indécise. Qu'elle décide d'accepter ou de refuser, elle manquera totalement de conviction.

Elle est encore dans cet état d'esprit mitigé lorsqu'il est temps pour elle de monter dans le train. Sur le quai, un homme se propose de lui porter son sac, ce qu'elle accepte avec plaisir. Et quand leurs regards se rencontrent, Amélie s'enfonce instantanément dans une source claire toute parfumée de sous-bois. Source familière qui ne l'a jamais abandonnée tout à fait, elle s'en rend compte à présent. Tonin ! Son ami Tonin, son meilleur ami, en Terminale, et ami inégalé depuis. Lui-même est à la fois surpris et ravi de la retrouver intacte.

 

Ils voyagent ensemble comme s'ils n'avaient jamais cessé de le faire, alors que leurs vies ont pris des cours si éloignés. Même connivence que naguère, dans les paroles comme dans les silences. Elle lui confie le pourquoi de sa visite à Paris. Cela les amuse beaucoup. Quelle aventure, tout de même, de participer à la création d’un nouveau parfum !

Tonin lui apprend qu'il habite à Manosque et n'est remonté que pour se rendre aux obsèques d’un ami, en Normandie. Joueur de harpe, il sillonne la France avec son orchestre pour se produire en concerts. Depuis qu’il est veuf, il sculpte des santons.

- Mais ton bras, Tonin...

Remarquable comme il a pu se remettre d'un si terrible accident et retrouver l'usage de son bras au point de devenir musicien professionnel...

- J’ai découvert la spiritualité lors d’un séjour de méditation dans un monastère… Comme si une force intérieure arrachait les cadenas de ma vie.

Un ange passe.

« Mélie, je dois t’avouer que j’ai maintes fois voulu me déclarer, mais que ta mère m’en a toujours empêché. J’ai bien failli tordre le cou de son perroquet. Chaque fois que j’étais seul dans une pièce avec lui, il me répétait : « bon à rien, bon à rien .

« Ta mère voulait pour toi un bon parti, pas un musicien vagabond. J’ai fini par m’effacer.

Pensive, Mélie ajoute, comme pour elle-même :

- Jules est devenu aussi taiseux qu’elle. Depuis la mort de ma mère, il ne prononce plus qu'une phrase : «tais-toi, tais-toi!».

Tonin réplique :

« Quand il mourra, fais-lui une statue en bronze !»

Rires.

Elle a tout juste le temps de lui montrer une photo de l’oiseau sur son téléphone portable, avant que le train n'entre en gare de Vernon Giverny :

« Le train va dans un instant entrer en...

- Je ne te présente pas Jules le taiseux, regarde...

« Veillez à ne rien oublier dans le train...

Brusque arrêt de la conversation. Un peu perdu, Tonin la regarde, retarde autant qu'il le peut le moment d'attraper sa valise et de descendre du train en ajoutant :

- On s’appelle dès mon retour à Manosque. Promis ?

Un instant, Amélie se sent très seule. Bouffée d’air pur par la portière ouverte. Senteurs de la terre normande. Étables, prairies, brume mystérieuse. Instant parfait, instant éternel. Elle repense à ce parfum qu’on lui a proposé de tester et se dit «YES ! après tout ».... À demi somnolente, elle repense à Tonin et s’imagine sur une colline de Provence, contempler les galaxies dans un ciel pur.

 

Encore un arrêt, puis c’est l’arrivée en pleine nuit et le retour à la maison.

Gaby a laissé une lampe allumée dans l’entrée, et à côté de la lampe, un petit mot désolé : Amélie, ce matin Jules a dit : « Je t’aime Mélie, je t’aime », puis il est tombé raide .

Cette fois déborde le vase de toutes les émotions de la journée, qu'Amélie ne peut plus retenir. Elle pleure abondamment dans les bras du silence.

Elle se voit enterrer le vieux perroquet dans le jardin, demain matin, et réalise que Tonin, au même moment, se trouvera aux obsèques de son ami.

Le chien Toto ronfle dans son coussin, comme si de rien n'était, et la souris blanche vient aux confidences. Amélie lui confirme avoir retrouvé son ami d'adolescence.. Nana ne se sent plus de joie, sautille dans sa cage et finit par l’exhorter à l’aventure :« De l’audace, Mélie, voyons ! Fonce respirer l’odeur de garrigue. »

La petite souris Nana se met ensuite à fredonner : « ti amo ti amo ti amo ». A peine a-t-elle poussé sa chansonnette qu'Amélie reçoit un SMS de Tonin l'invitant à passer Noël en Provence.

En relisant l'invitation, encore et encore, Amélie imagine Tonin en concert dans une petite église perchée, les santons y fleurant bon la terre cuite. Elle repense à Gaby, loue sa délicatesse et la remercie par avance de s'occuper à nouveau du chien. Et elle part se coucher, très impatiente de découvrir ce que cette nouvelle année lui sortira de son chapeau.

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