Jeudi 19 novembre 2009

 

Livio Bragia était dans l’incapacité financière de s’offrir cette Fiat 128. Mais voilà bien le seul moyen qu’il eût trouvé pour approcher Lia Versiero.

Deux semaines qu’il la suivait. Il l’avait vue descendre de son tas de ferraille dévoré par la neige et le sel, il avait noté le numéro inscrit sur la vitre arrière de la Fiat, sur l’écriteau « A vendre, état étonnant, prix à débattre, etc…», et il l’avait contactée. Vingt mètres derrière elle, il la regardait lui répondre sur son portable et réalisait qu’il eût sans hésiter passé le reste de son existence à regarder Lia Versiero lui répondre et l’écouter parler.

Livio prit le métro pour se rendre au rendez-vous dont ils avaient convenu. Une neige lente et grosse plombait la nuit trop précoce. Désormais c’était l’hiver. Le jour se trissait avant seize heures et les lève-tard ne le verraient plus d’ici cinq mois. Livio avait les nerfs et aimait ça.

Dans la voiture de métro suspendue, il mit un long moment pour réaliser qu’une femme, assise juste en face de lui, lui souriait. Le sourire de cette femme agissait d’abord sur lui comme un signe intercepté par erreur. Il avait le sentiment de faire irruption dans une rêverie amoureuse, ou quelque chose de ce genre. Dans la rue, il se fût probablement retourné pour voir qui pouvait bien découper une telle tranche de joie dans les flancs gris de l’existence. Mais là, depuis la voiture de métro, derrière lui, il n’y avait que le défilement accéléré des immeubles identiques, grattes-cloches subventionnés et taudis enneigés. Rien de franchement poilant ni d’enthousiasmant. Livio Bragia devait bien admettre que le sourire de cette femme lui était adressé et lui sourire à son tour.

Elle lui rendait quelques précieuses années et démontrait un sens outrancier du silence, de ses dialectes et miroirs secrets, qui l’intimidait au plus haut point et le forçait, après un échange de regards d’une trentaine de secondes, à détourner les yeux. Il dut se contenter d’une image d’ensemble d’elle, dans le champ fauviste de sa vision épuisée, complétée et détaillée par les expressions que laissaient en lui ce long échange de regards.

Un patchwork vif, en grosse laine, la recouvrait jusqu’aux genoux, dressés menus, couplés comme des oiseaux à bec courbe, exotiques et délavés. Il y avait une certaine rage dans la simplicité de sa mise. Les couleurs avaient vidé la voiture de métro pour se concentrer en elle. Ces couleurs se renvoyaient à leur propre rayonnement, plus qu’elles ne s’harmonisaient réellement. Le cuir de ses chaussures montantes épousait si bien le mignon squelette de son pied que Livio Bragia ne se fût pas étonné outre mesure que cette femme se délaçât la peau, là, devant lui, une peau à damier bleu et ocre.

La frimousse se rapportait au plumage. La trentaine s’y déployait avec une timidité excessive, en partie feinte, en partie incontrôlable, une faille d’expression de chaque côté de ses lèvres rousses, les yeux profonds, châtaigne et sur-éveillés. Le froid la cueillait dans cette sorte de somnolence hallucinée par laquelle on identifie généralement l’amour, ou quelque emprise approchante. Son sourire ne promettait pas vraiment la paix de l’âme, mais plutôt un tropique inespéré, inhospitalier et infiniment provisoire, avant l’enfer de l’oubli. Livio Bragia redoutait de se faire aborder autant qu’il le désirait.      

Comme cela était écrit, biffé et ré-écrit un nombre incalculable de fois,  Livio Bragia et la femme descendirent tous les deux à la station Santa Catharina et se rendirent au même endroit : à la Casa elettrica.

 

*

 

 

La radio de la Casa elettrica était une cage en verre plantée en face du comptoir, côté caisse enregistreuse, percolateur et cacahuètes. Les musiciens manquaient de la faire exploser chaque fois qu’ils envoyaient battre la porte du tunnel pariétal menant à la salle de concert. Ils causaient son et balance très professionnellement, vêtus comme ça leur était tombé sous la main au réveil, les nouilles dressées sur la tête, le regard vitreux.

Dans la cage en verre, se menait une discussion autour de l’expression “ révolution du quotidien ”, discussion qui répugnait visiblement à l’artiste peintre interviewé, bien que selon son propre aveu cette expression résumât son travail.

Exceptés les amis du peintre interviewé, et Lia Versiero, qui interrogeait de temps à autre le journaliste du regard pour savoir si elle devait renouveler leurs consommations, seul un joueur de billard, ici, semblait se préoccuper de l’interview. Assis devant un tonneau constellé de verres à pieds, sa queue de billard posée contre l’épaule, l’homme interrogeait les volutes de sa blonde sans filtre, comme s’il attendait d’elles qu’elles lui expliquassent ce que le peintre entendait par “ révolution du quotidien ” et pourquoi ça le contrariait tant d’en parler. Son adversaire enduisit de bleu sa queue de billard et s’essaya d’abord à quelques coups et stratégies imaginaires qui le menaient invariablement à la même conclusion nulle et sans espoir. Puis il centrait si mal sa queue de billard, et mettait tant de force dans son coup, que la boule blanche faisait un bond de cinquante centimètres au-dessus d’une bande, fracassait le tapis, et avec un effet rétro monumental et un enchaînement ultra-violent de bandes, rentrait les six rouges que son poteau d’adversaire devait précisément rentrer.

Depuis le comptoir, Livio Bragia avait suivi en connaisseur la conclusion farce de cette partie idiote. Les deux joueurs achevaient là une nuit de vingt-quatre heures, pleins, vidés, stupéfiés. Ce dernier coup, prodigieux de maladresse, qui venait de virer les lois physiques de la surface des choses, offrait un écho si fidèle au remue-ménage intérieur de Livio Bragia qu’il s’en sentit comme le véritable auteur.

Lia Versiero ne quittait jamais réellement sa conscience. Elle s’y activait avec nonchalance, sapée d’un jean encore bleu et d’un débardeur en coton, exactement comme elle se sapait au printemps, roulée dans le désir, les yeux souriants, en deçà, un en deçà bleu et chaud comme du sable, le chignon blond paille tenu par un stylet en cuir. Seul le tanné brut de ses chaussures lacées jusque leur pointe laissaient deviner le plomb en fusion de l’hiver. La casa elletrica était surchauffée.

Livio sentait que Lia ne s’appartenait plus. Il le sentait aussi sûrement qu’il sentait qu’il ne s’appartenait plus lui-même. Il le sentait dans le gringue excessif qu’elle faisait aux choses, aux chopes vides et aux cendars pleins qu’elle rassemblait sur son plateau. Il le sentait dans la sollicitude indiscrète qu’elle offrait à ses clients, qui pour la plupart étaient aussi des amis. Elle chauffait les musiciens concentrés, dans l’exubérance, sur leur performance à venir, et elle repoussait leurs avances avec chaleur et indulgence.

Feu humide, de broussaille solidaire, fossilisée, survie souterraine. Complot de sourds et muets dans l’obscurité sans ombre de la casa elettrico.

Mais Livio Bragia faisait ses adieux à ce genre de repaire, avec au cœur le pincement jubilatoire du rejeton qui quitte une famille nombreuse. Livio écoutait l’appel de la route, de la vie sans entrave, des nécessités fourbes du hasard. Il avait coulé son identité officielle dans la cuvette des autorités provinciales et avait tiré la chasse dessus. Il avait congédié son employeur deux mois plutôt, puis la travailleuse sociale censée parapher sa demande officielle pour l’aumône gouvernementale. Livio Bragia n’était plus rien d’admis ni de connu, plus rien de contrôlable. La fiction qu’il se faisait de lui-même avait commencé à se déliter, à se démultiplier, et l’humain se reconnaissait en lui, s’y cherchait de toutes parts, l’assaillait littéralement, de promesses intenables et d’inconnu imparable. Pour la première fois de sa courte existence, il s’en sentait le maître incontestable, indéboulonnable, et pouvait s’offrir au monde, s’y fondre et s’y façonner.

Livio Bragia n’était pas là pour se payer une automobile, précisons-le aux esprits distraits, mais bien pour enlever Lia Versiero, sa vie, sa cruelle, et tout, dans la légèreté outrancière de la jeune femme, lui laissait à penser qu’elle s’était elle-même préparée, apprêtée corps et âme pour ce déchirement complet. En elle, en vérité, pas plus qu’en lui-même, on ne trouvait la moindre trace d’impatience, mais plutôt comme le désir de suspendre le temps et de s’offrir à son écoulement, d’éprouver l’éternité dans l’instant.

Et c’était aussi l’heure de la relève pour Lia Versiero. En vérifiant ses comptes, elle se remémorait la trombine des gaziers qu’elle avait servis, en même temps que les trente couverts de ce midi-là. Elle retraçait mentalement les diverses prolongations digestives, les caouas commandés sur l’ongle du pouce, entre deux livraisons, entre deux courses. Elle allumait cigarette sur cigarette et les laissait se consumer dans une coquille d’huître creuse. Elle souriait sous cape aux regards de Livio Bragia qui lui défoliaient la nuque des quelques mèches jaune poussin, presque transparentes, qui s’y étaient constellées. Et son sourire s’aggrava imperceptiblement quand la femme du métro fit battre la porte de l’office minuscule et à son tour prit ses marques derrière le zinc.

C’était bien la femme du métro, Livio Bragia ne pouvait en douter, même si elle s’était intégralement changée et que ses lèvres rousses ne conservaient du sourire de tout à l’heure que la grâce affadie de l’habitude. Elle remplaçait tout de suite Lia Versiero, et quand Livio Bragia se fit servir par la nouvelle barmaid une mousse glacée, il vit qu’elle ne se souvenait pas de lui, pas plus qu’elle ne le voyait quand elle le regardait.

Lia Versiero enjoignit Livio Bragia de patienter, le temps qu’elle fît part à sa collègue de quelques unes de ses impressions sur la soirée naissante, et lui transmît des informations aussi incertaines que cruciales, notamment à propos des ardoises dont la femme du métro devrait réclamer le règlement, si jamais les intéressés se pointaient pour le concert. Puis la conversation tournait nettement à l’intime. Thermostat, isolation, chambre, salon, cage d’escalier et retard de loyer. En quelques mots, entre lesquels se glissaient malicieusement doux reproches et agacement feint, Livio Bragia saisit froidement le tour intime que prenait ce passage de témoin. Il entendit encore Lia Versiero évoquer sa Fiat 128 et le désigner discrètement comme acheteur potentiel. Et pour finir, un brin contrariée à l’idée de quitter la femme du métro, elle lui roulait une pelle, furtive mais fougueuse, en jetant par-dessus l’épaule de son amie un regard vers la bière encore moussante de Livio Bragia et son tabouret de bar vide.

 

Les deux décennies suivantes ne décevraient pourtant en rien Livio Bragia, et force lui serait d’admettre qu’à chaque fois qu’il aurait le sentiment de reprendre la maîtrise de son existence, il se serait immanquablement rapproché du sublime de cet hiver-là. Mais, allez savoir pourquoi, quand aujourd’hui on lui demande comme il conçoit l’existence humaine, au juste, il répond le plus souvent qu’elle se résume à un malentendu aussi complet qu’infondé, qui commence avec un sourire, un sourire qui nous est bien adressé, mais, manifestement, ne nous est en rien destiné.

 

Publié dans : racontars - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Lundi 16 novembre 2009

null

Avis de naissance :
Noviny 44, (noviny signifie carnet en tchèque ) vient de faire paraître un recueil de nouvelles, Hollywood en larmes  de Benjamin Peurey, et un court roman de Frédéric Barriera, Depuis la nuit. (Cliquer sur les couvertures pour accéder à leurs fiches de présentation.)
Ce sont des livres au format poche, cousus, avec une qualité de papier et une impression remarquables (qui rendent au mieux les illustrations de Marine Le Saout et laissent rêveur quant à leur prix dérisoire.) Le projet de coupler texte et illustration  est séduisant, encore faut-il que les deux soient de qualité, null ce qui est le cas. (Dommage, peut-être, que le roman ne bénéficie pas du même travail ; volonté sans doute de privilégier le texte.) 








null


(dessin de Marine Le Saout)

Les huit nouvelles du recueil de Benjamin Peurey sont d'intensité et d'ampleur très variables, mais toutes abouties. Je retiendrai plus spécialement, outre Hollywood en larmes qui donne son titre à l'ensemble, la fiction intitulée Dakin, dont est extraite la 4ème de couverture, nouvelle effrayante et merveilleuse d'étrangeté (sur le motif de la métamorphose; ce qui n'est pas une mince aventure, car faire oublier la comparaison avec la métamorphose de Kafka réclame un certain style.)
L'écriture de Benjamin Peurey est simplissime, concise et emprunte d'une poésie légèrement désabusée, auto-ironique. (L'auteur est également parolier de chanson, ce qui explique peut-être qu'il évolue dans la forme courte comme un poisson dans... Mais là, il faudra lire le livre pour achever cette phrase comme bon vous semblera. ) Benjamin Peurey annonce un texte dans le prochain recueil de nouvelles des éditions Antidata. Nous avons à l'évidence affaire là à un véritable auteur de nouvelles. Et ça, c'est de la bonne nouvelle.


Publié dans : annonce - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 6 novembre 2009

                         
      
undefined le Manchot            rencontre psychopompe 
éditeur
 
                                                           
                                                                             par  Stéphane Prat
                                               
                                          

  

 

  

 

 

 

 

 

 

 

Roberta Gaburro ne conduisait plus, depuis qu’elle avait écrasé un crapaud, dix ans plus tôt, au volant de la Fiat 128-1969 qu’elle tenait de feu son mari Metodio.

La voiture couchait, même l’été, dans un garage des plus sains et chaque jour de beau temps Roberta Gaburro la shampooinait et la préparait pour une virée campagnarde qu’elle n’entreprenait jamais.

Un analyste du nom de Simon Palmire venait de s’emparer de ce mystère et l’avait enjointe à céder cette voiture au plus vite, si elle voulait se laisser une chance de découvrir les voies indifférentes du bien-être avant d’y passer tout à fait.

A entendre Simon Palmire, en écrasant ce crapaud au plus fort de la période de ses amours, Roberta Gaburro s’était révélée à elle-même une trahison majeure, et elle risquait fort, martelait le thérapeute, en conservant cette pièce de collection, de ne jamais gagner le recul suffisant pour surmonter l’impasse dans laquelle, selon toute évidence, elle s’était engagée dix ans plus tôt.  

 

Ottavio Baldassare portait encore les culottes courtes quand il se laissa convaincre par l’émotive Roberta Gaburro de passer le seuil de son trois pièces sombre, avec jardinet envahi par les ronces et grenier peuplé de rongeurs. Elle lui fit dès le premier après-midi la faveur de sa limonade amère. Quelque chose dans le maintien et le regard d’Ottavio Baldassare rappelait à la femme l’air décidé et honnête que son défunt mari Metodio prenait sur les photos qu’elle gardait de lui. Quelque chose qui lui laissait secrètement espérer que cet enfant lui serait beaucoup plus utile que son analyste Simon Palmire.

Cette ressemblance retenait d’autant plus Roberta Gaburro qu’elle repérait parfaitement dans l’enfant tout ce qui finirait, avec le temps, par le rendre aussi dissemblable de Metodio que le feu peut l’être de la glace. Mais qu’importe, dans l’inquiétude éveillée de son regard à la fois pâle et sombre, pareil à celui d’un chien errant bouclé pour la nuit ; dans la générosité de sa chevelure noire, presque crépue, rétive à la moindre coiffure ; dans la solidité de ses jointures comme l’élasticité maladroite de sa musculature naissante ; dans chacun des regards et mouvements avortés d’Ottavio Baldassare, Roberta Gaburro voyait son Metodio regarder et interrompre ses mouvements.

A vrai dire, rapidement, Ottavio Baldassare fit des détours conséquents pour éviter de passer sous les fenêtres de Roberta Gaburro, dont la ruelle donnait pourtant sur cette partie des contreforts forestiers que l’enfant aimait particulièrement à contempler, pour les mirages, toujours changeants, qui sortaient de l’horizon, suivant les inclinaisons monotones de la Terre. L’enfant trouvait Roberta gentille et intuitive, mais sa gentillesse et ses intuitions le plongeaient dans un malaise indéfinissable. Sa maison minuscule comme sa personne installaient bien en l’enfant le calme et la volupté innocente dont il avait si grand besoin, seulement elle lui parlait vraiment trop de cette ressemblance avec son défunt mari pour qu’il se sentît jamais à son aise sous les regards croisés de feu Metodio Gaburro, dont les portraits photographiques assombrissaient encore la cuisine. Impossible pour Ottavio Baltassare de poser ses fesses dans la cuisine de Roberta Gaburro sans se sentir épié de toutes parts, et si profondément qu’il se sentait observé de l’intérieur.

Roberta s’en rendit parfaitement compte. Par la suite, quand il lui serait à nouveau offert de l’interpeller, elle aurait la délicatesse de ne pas l’inviter chez elle et pour lui éviter tout embarras lui offrirait toujours ses rafraîchissements sur le pas de sa porte.

Au bout de quelques mois et suivant une approche toute en précaution et délicatesse, elle put à nouveau se laisser envoûter par cette ressemblance impossible entre l’enfant et son Metodio. Elle se garda bien cette fois-ci d’en faire état devant l’enfant comme devant aucun des portraits de Metodio. Cette ressemblance lui était devenue trop essentielle pour qu’elle la gâchât par simple péché de gourmandise. Cette ressemblance était si singulière qu’elle se contentait largement de l’exemplaire vivant, ce qui l’empêchait nullement d’adresser aux photographies de son mari une petite moue sévère, comme pour lui reprocher de consentir si aisément à passer au second plan. En retour, les portraits de Metodio ne faisaient preuve avec elle d’aucune indulgence. Ils l’accusaient au contraire, sous le prétexte fallacieux de refuser de le tuer une seconde fois (comme si un tel crime fût possible !), de condamner son âme, par pures sensiblerie et faiblesse, à l’errance éternelle.

- Mais que puis-je faire, à la fin ?… Tu ne m’aides pas beaucoup !

Et quelques mois, une année plus tard encore, elle trouverait dans le regard de son Metodio un indéniable encouragement, ou même un brin d’agacement, pour peu qu’elle mît trop de scrupule à l’oublier. Et elle dut bien finalement convenir qu’elle cherchait désormais cette ressemblance, de moins en moins frappante, dans les portraits eux-même et non dans les faits et gestes d’Ottavio Baldassare.

Bientôt Roberta fit participer l’enfant au shampooinage de la Fiat de collection, au coup d’aspirateur, et elle dut le laisser en malmener la direction et écouter le petit couinement de sa courroie de transmission qui menaçait de rompre depuis bientôt douze ans, maintenant, chaque fois qu’elle sortait le bolide du garage, c’est à dire à chaque rayon de soleil, préparant l’automobile pour une sortie à jamais reportée.

Roberta lutta dur pour interdire à la sensibilité de sa mémoire de s’épancher sur son jeune visiteur. Tout, de cette Fiat, lui renvoyait une remarque, une image ou une promesse anodine et quotidienne de son compagnon de vingt-cinq ans, un rendez-vous plus ou moins manqué avec lui, et c’était pour elle une souffrance acide de les taire. Les souvenirs les plus anodins qui lui revenaient, en regardant l’enfant actionner à vide le volant de la Fiat ou tester la fermeté de ses sièges, imploraient d’elle un geste dont elle ne parvenait pas à saisir la nature.

- J’aimerais bien t’y voir ! Ho, Metodio, comme j’aimerais te voir à ma place et me transporter à la tienne…

Durant ces années, l’enfant était loin de se figurer ce dialogue parallèle entre les Gaburro. Il avait simplement cessé d’errer après l’école, ou même pendant, en attendant que sa mère et son ami ivrogne fussent trop noirs pour parvenir à lui coller des marrons. Ottavio trouvait Roberta beaucoup plus jeune qu’elle ne se présentait. Beaucoup plus jeune que sa propre mère qui l’avait pourtant mis au monde beaucoup trop jeune. Roberta était asséchée et amaigrie par la solitude, frileuse comme un fantôme dans la chambre froide d’une épave, mais à travers les foyers ovales de ses lunettes, ses rides trahissaient une jeunesse et une soif indomptables. Sa peau prenait le moindre rayon du jour, et ce n’était pas une maigre performance que de prendre des couleurs dans ses quartiers abandonnés. Les artères de Roberta Gaburro avaient entamé une lutte sans merci avec ses états d’âme, et plus Ottavio traînait autour de ses jupes sombres, plus leur cambrure gagnait en grâce.

Mais ce qui se tramait dans le for intérieur de Roberta Gaburro indifférait l’enfant. Il aurait au contraire juré qu’il ne devait plus rien se tramer dont il n’était lui-même cause, et cette intuition suffisait à maintenir à distance ses craintes premières quant à la présence inquisitrice de Metodio Gaburro.

Un samedi après-midi, en interrogeant les regards empruntés de son Metodio, Roberta Gaburro se figura que c’était précisément là ce qu’il attendait d’elle : qu’elle entreprît enfin cette promenade pour laquelle elle préparait sa voiture depuis de si longues années, depuis qu’à son volant elle avait écrasé un crapaud au comble de l’excitation sexuelle.

Roberta  s’en ouvrit à Simon Palmire, son analyste, qui, ignorant tout de la rencontre de sa patiente avec Ottavio Baldassare et des causes réelles des changements d’expression des portraits de Metodio Gaburro, la laissa déterminer s’il s’agirait là pour elle de la fin de l’impasse, de son renforcement, ou au contraire de son effondrement tant convoité. Le bureau de Simon Palmire reluisait d’indécisions de ce style, flamboiement rustique dans lequel surnageaient ses patients, d’une année sur l’autre, au gré de l’exaltation triste de leur sursis. Et avec l’impasse de Roberta Gaburro, interminable et sans appel - puisqu’elle condamnait son Metodio, avant de l’entraver elle-même, et Roberta brûlait de savoir comment ce crapaud d’analyste s’y prendrait, lui, au juste, pour libérer l’esprit d’un mort !- Simon Palmire avait adjoint à sa bibliothèque murale un meuble en merisier qu’il lui tardait de garnir en romans d’aventure. Le regain de santé qu’il observait chez Roberta Gaburro, semaine après semaine, et qu’il attribuait à tort à sa thérapie, lui promettait un hiver passionnant. Il le fut. 

Le printemps suivant, Roberta Gaburro contourna l’interdit que l’analyste avait pris grand soin de lui laisser s’édicter elle-même, en utilisant, non sans quelque mauvaise conscience, le jeune Ottavio Baldassare.

Ce fut une leçon de conduite des plus rustres et dangereuses, Roberta conduisant elle-même exécrablement et commençant par lui enseigner l’essentiel de ses mauvaises habitudes et erreurs de conduite. Les vautours et les milans faisaient au ras des cimes des cercles de plus en plus concentrés en entendant s’embarder le moteur de la Fiat comme s’il se fût agi pour son équipage de passer la ligne d’arrivée d’un rallye achevé treize ans plus tôt. Les mères de familles rattrapaient in extremis les index de leurs enfants quand Ottavio Baldassare coupait à ras quelque lacet montagneux, contraignant parfois un pick-up nonchalant à des rattrapages acrobatiques au bord des ravins alpestres.

Ottavio Baldassare portaient des culottes longues avant de savoir passer la seconde vitesse, mais il connaissait sur le bout des doigts les lacets et épingles à cheveux de la gorge Santa Monica.

- En voiture, tu dis ? Maman, voyons, combien comptes-tu de doigts quand tu mets la main devant ton visage ?

Roberta Gaburro réveillait ses enfants, à toutes heures de la nuit, depuis tant d’années, pour leur donner des nouvelles de son crapaud amoureux, aplati en plein élan reproducteur, qu’ils avaient envoyé le facteur vérifier si la raison de leur mère n’avait pas lâché la rampe avant son corps. Et les excellentes nouvelles que celui-ci leur transmit achevèrent de les alarmer.

Les louanges de plus en plus pressantes et appuyées que ses enfants faisaient à propos d’une maison de repos, dans la vallée fruitière Jacopo, inquiétèrent Roberta Gaburro au point de rapprocher de plus en plus ses séances chez son analyste Simon Palmire. Et le compagnon ivrogne de la mère Baldassare menaçait de plus en plus de tirer parti procédurier de l’évasion immobile d’Ottavio, qui ne rentrait plus guère chez lui et passait le plus clair de son temps, y compris les nuits, chez « la cintrée au crapaud», comme l’ivrogne avait baptisé Roberta Gaburro. La conjonction de ces hostilités bienveillantes accélérèrent brutalement les termes de leur relation.

 L’été déclinait déjà un peu quand l’adolescent garait la Fiat de Metodio Gaburro devant la pompe à essence de l’épicerie Guerrino, qui faisait également dépôt de surplus militaire. Ottavio Baldassare réclama un plein de sans plomb, et à ce qu’on vérifiât l’huile de moteur, avec dans la voix la détermination d’un jeune marié. Mais les emplettes qu’il commanda ensuite, avec l’oseille que Roberta Gaburro n’avait pas encore refilé à son analyste Simon Palmire, ressemblaient davantage aux préparatifs d’un siège qu’à ceux d’une lune de miel. Il prit deux heures du temps de l’épicier pour acquérir les provisions et les fournitures dont il avait déjà passé une heure à établir la liste.

Guerrino avait souvent aperçu l’adolescent chez Roberta en lui livrant sa semaine de victuailles, et leur relation semblait si trouble que la mère Baldassare, si épais fût son brouillard mental, n’aurait aucune peine à convaincre les autorités du détournement de son fils. Les rumeurs allaient bon train sur cet étrange couple, et la mère Baldassare était si jeune qu’on voyait immédiatement en Roberta Gaburro une grand-mère impavide qui refusait d’abdiquer sa féminité de la manière la plus dégoûtante.

Mais l’évasion d’Ottavio Baldassare était à présent par trop flagrante. Il semblait certes trop jeune pour absorber tout l’alcool fort dont il faisait réserve, mais l’épicier savait que Roberta n’y goûterait absolument pas. Pas plus qu’il n’imaginait sa cliente dans un de ces sacs de couchage gavé de duvet d’oie, double et sans couture, capable de vous assurer le sommeil du juste par moins quarante.

Seul un régiment affamé viendrait à bout des provisions que l’adolescent enfournait dans la Fiat. Le coffre et la banquette arrière n’y suffirent pas. Il fallut encore garnir le toit d’une galerie et y coucher des toiles et des bâches diverses, une malle de pelles, de pioches, de masses, aussi, et quelques pieux de longueur variée. Tout cela était trop clair. L’épicier servait sagement son jeune client et attendait qu’il partît pour avertir Roberta Gaburro par téléphone. Il se sentait un peu coupable, à cause des mauvaises pensées que lui évoquaient cette relation contre-nature, mais il ne pouvait pas la trahir à ce point-là et laisser l’adolescent lui vider ainsi ses économies. Elle était devenue une amie autant qu’une cliente.

De son côté, Roberta Gaburro venait de passer ces deux dernières heures à causer du pays à son Metodio. Elle savait pourtant qu’il ne pouvait être là, à l’écouter, la soutenir ou au contraire à la réprimander. Ottavio avait lui-même aplati nombre de crapauds, au volant de la Fiat, et les glaciers avoisinants avaient fondu à plusieurs reprises, depuis qu’elle s’était débarrassée du sentiment de trahison qui l’avait gagnée tout entière en aplatissant cet amphibien au cœur d’une idylle amoureuse, qu’elle s’était figurée des plus torrides et cruciales. Cela faisait bien longtemps maintenant qu’elle ne s’entretenait plus avec Metodio, elle ne le fit donc pas là par habitude ni superstition, mais d’un ton enjoué et avec moult précisions et arguments, comme pour elle-même et pour célébrer la joie qu’elle éprouvait à se laisser derrière soi. Elle ne demanda pas à Metodio de veiller sur la bâtisse étriquée, ni d’habiter sa lente ruine, ou encore moins de hanter ses futures métamorphoses. Elle lui exposa au contraire, de mille et une manières, combien elle était soulagée de ne pas le laisser derrière elle et qu’il eût enfin découvert les voies infinies de la quiétude. Même s’il ne pouvait plus l’entendre, désormais, elle était heureuse, elle, de s’entendre le dire.

Le coup de bigophone de l’épicier tira fort à propos Roberta Gaburro de ses accès d’allégresse. La jubilation du départ était si forte qu’elle risquait bel et bien de la planter là, devant l’absence totale qu’elle lisait désormais dans les portraits de son Metodio, toute au soulagement qu’il eût décampé du purgatoire de sa tristesse. Et au lieu d’aller répondre à l’épicier, qui raccrocha pourtant et rappela aussitôt pour indiquer l’importance de son appel, Roberta rassembla ses affaires et les déposa sur le pas de sa porte d’entrée. Elle emportait en tout et pour tout un sac de voyage et son sac à main à gueule carrée et fermeture en laiton, pareil aux trousses que les médecins de campagne utilisèrent longtemps pour leur tournée. Elle pensa vaguement à Simon Palmire et à sa tête de crapaud, avec de moins en moins d’hostilité, à mesure qu’elle attendait, de moins en moins fort, la Fiat 128-1969 de son Metodio. Lui aussi, en son temps de jeunesse, lui avait proposé de rejoindre une caravane de planteurs d’arbres, d’abandonner sa vie sur le parking de quelque comptoir de trappeurs et de s’enfoncer dans la permanence menacée de la forêt. Metodio n’en avait finalement rien fait, et elle n’était pas vraiment amère à l’idée qu’à son tour son Ottavio n’en fît rien. Quitte à rester cette fois sur le pas de sa porte et à finir ainsi, elle ressentait au contraire comme un privilège que sa triste histoire se recommençât à l’identique.   

Mais Roberta Gaburro finit par entendre la Fiat approcher au ralenti dans la ruelle et attendit de la voir pour refaire sa coiffure fauve légèrement argentée, les plis de sa robe en mohair gris épervier, et de remonter son manteau d’astrakan sur ses épaules. Les virées en Fiat dans les lacets et les épingles à cheveux de la gorge Santa Monica  lui avaient lentement redonné le teint arabe et fier qui convenait à ses artères. Ses longs cils n’avaient plus l’air faux du regret et de l’impuissance, son visage et sa silhouette s’étaient encore régénérés dans la discussion à bâtons rompus qu’elle venait de mener avec sa conscience, et ce matin, si elle s’était légèrement maquillée, c’était essentiellement pour calmer un peu de son exaltation. Après s’être vieillie à outrance, elle devait désormais canaliser une aspiration inverse à la jeunesse dont elle ne voulait absolument pas. 

Ottavio Baldassare laissa le moteur tourner, descendit de la Fiat en la regardant avec un défi étrange dans les yeux, au comble de l’impatience comme à celui de la nostalgie tout à la fois, aux aguets. Il finit par sourire, par indulgence vis-à-vis de la jalousie qui poissait déjà sa fierté, en regardant Roberta Gaburro, impassible, chasser du pied botté de cuir sombre, l’un après l’autre, en descendant les marches de pierre, les charognards de l’arthrose.

Et sans qu’il ne se fussent en rien consultés, Ottavio Baldassare céda pour la première fois le volant à Roberta Gaburro.



Publié dans : le Manchot éditeur - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 30 octobre 2009

 

null


Second titre de la collection minuscule des éditions L'asphodèle :
Little Man, de Thomas Vinau


Format 10,5 x 14,8 cm, 52 pages, 7 €
Pour le commander, c'est ici:
asphodele-edition@orange.fr


Quatrième de couverture :
“Nous sommes des êtres minuscules dans des forêts en feu
Nous sommes des rêves sur le carreau
Nous sommes des danses d’aubes jaunies et nos chemises
trop grandes nous tombent sur les bras
Nous sommes des assassins
Nous sommes des orphelins
Des espoirs d’alcooliques....”

(Little Man, p.51)


Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse, vit au pied du Luberon avec sa petite famille et... Non, on n'en saura pas plus.
Peut-être ici :
etc-iste.blogspot.com

Publié dans : PARUTIONS - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 26 octobre 2009

  
                          la coinchée du Potlatch      
undefined le Manchot 
éditeur 
                                                           
                                                                             par  Stéphane Prat
                                               
                                          

 

 

 

 

 

- Tu as entièrement raison, la prison à l’air libre est la pire de toutes. 

Je n’avais rien dit de pareil, mais je ne le contredis pas.

Felice London conduisait, en parlant, la Fiat 128 qu’il se proposait de m’acheter. Il m’en offrait 500 sacs. Je n’avais ni refusé ni accepté. L’équarrissage de la glace salée contre le radiateur de ma Fiat ne me laissait rien augurer de positif, mais si je retenais mon souffle, c’était dans l’espoir insensé que la courroie de transmission du bourrin attendît encore quelques petites minutes avant de rompre.   

- Y a qu’une solution pour supporter cette camisole, c’est de vagabonder parmi les étoiles... Au propre, au censuré, comme tu voudras, mais une fois que tu as décidé des règles de ta survie, là tu peux commencer à la maîtriser.

Felice London conduisait comme un suicidaire. Un vent de klaxons et de dérapages artistiques se levait chaque fois qu’on traversait un carrefour. Les rafales de neige fondues saisissaient le sourire des passants, ils s’immobilisaient parfois, recouverts de boue glacée, et se détaillaient dans une vitrine, dans une vitre, comme des mannequins frappés de conscience. Les conducteurs des automobiles restaient de longues et langoureuses secondes agrippés à leur volant, après avoir déchaussé, le cœur cirrhosé de surprise et d’incrédulité. Quelques uns sortaient tout courbaturés, explosifs, les yeux exorbités, au désespoir, dans un brouillard enragé d’insultes épaisses et fumantes.  

 Felice London ne manquait jamais de déplorer le manque d’humour de ces « chauffards ». Ne comprenait décidément pas, répétait-il sans cesse, qu’un tas de ferraille pût rendre un être humain aussi teigneux.  Tel était son humour. Il refilait son mal à son prochain – une certaine haine de soi-même, doublée d’un mépris fataliste- et il le prenait véritablement en pitié s’il ne supportait pas ce mal plus de dix secondes. Le chaos qu’il provoquait, au volant de ma propre voiture, me décomposait menu. Je maudissais les dieux impatients des courroies de transmission. Dans le rétroviseur intérieur, m’expliqua Félice London, un type causait métaphysique avec le feu rouge encastré dans la calandre de sa Chevrolet.

- Et quand on te propose de desserrer tes liens et de te dessécher un brin le gosier, là tu peux répondre avec un large sourire que de cette camisole t’en as pas eu assez, que le minimum vital qu’on te propose est bon pour celui qui te le propose, et finalement on s’épuisera avant toi, car plus on aura voulu te clouer le bec, plus tu auras gagné le droit de l’ouvrir.

Plus je l’écoutais, plus j’avais l’impression de m’écouter parler et moins j’entendais l’oseille pour la Fiat 128 trébucher et sonner dans les profondes de mon béne. Il y avait clairement anguille. Je n’étais pas dupe. Il était bien trop fraternel pour être honnête.

Je lui en voulais déjà pour l’accalmie qu’il m’avait fait miroiter, pour les quelques semaines au chaud que la vente de mon tas de ferraille avait déjà planifiées dans mon esprit, et que son bagou, subitement, passait aux flammes de l’évidence, d’une ironie impitoyable, crapuleuse en diable. J’essayai vainement de retourner contre lui-même son esprit ultra-lucide, de dévoiler ses propres faiblesses et le forcer à une offre équitable pour nous deux, je veux dire dont nos amours propres respectifs n’auraient pas à souffrir. J’établissais des comparaisons de derrière les fagots, insinuais dans chacun de mes propos des allusions à la générosité dont je faisais preuve vis-à-vis de lui, depuis des mois, qui ne souffrait aucune contestation et me prémunissait, laissais-je sous-entendre, contre toute entourloupe de sa part. Mais il n’en continuait pas moins de me tirer les vers du nez ou de me forcer au silence, par la justesse des ses intuitions et la cruauté de son diagnostique social, qu’il m’attribuait, en plus, et que je ne pouvais pas contredire. Felice London traitait mon mal-être à l’électrochoc verbal. Je lui laissai mentalement une poignée de secondes avant de lui claquer le museau.

- L’important, ce n’est pas d’où on vient, mais de savoir qu’on ne peut pas y retourner… 

A cours de patience, de lucidité et de répartie, j’envisageai, je dois dire, non seulement de laisser choir l’affaire, mais de suivre Felice London, de me transformer en ombre charitable et le délester de ses derniers soucis matériels, tellement il me tannait avec sa leçon d’humanité.  

Mais finalement, comme Felice London nous arrêtait à un feu rouge, ma tire calait et refusait définitivement de redémarrer.

Ça empêcha nullement Felice London de tenir parole. Malgré le joint de culasse qu’il dut faire remplacer, ainsi que la batterie, les plaquettes de freins, les roulements, le silencieux du pot d’échappement, les pneus rechapés, il trouva tout naturel de carmer cette ruine au prix promis et de me refiler comme un dû les clés de son appartement, où je m’installai pour l’hiver, avec ma blonde, et les amis, et les amis des amis, pour des stages plus ou moins intensifs et prolongés, de survie dorée, de partage, d’oubli de soi.

Bien que cet appartement ne coûtât rien à Felice London, et peut-être surtout parce qu’il ne lui en coûtait rien, j’en conçus, secrètement confondu par son esprit du don, la seule forme de mauvaise conscience dont je me montrai jamais capable. Il m’arrivait fréquemment de me dire que nous devions la plénitude de notre être à Felice London, et à lui seul, et le plus souvent je lui en voulais à mort. Il m’aurait sans doute paru tout à fait normal d’engranger la générosité de ma douce, ou celle d’un ami, mais de la part d’un parfait inconnu, que je ne reverrais d’ailleurs jamais plus, l’offrande me minait, j’en concevais une humiliation d’autant plus sournoise qu’elle se parait de reconnaissance, de respect et pour tout dire d’admiration. J’enrageais d’admiration devant tant de gratuité et d’aplomb, et je n’étais pas près d’oublier cette unique leçon.    

Au jeu du Potlatch, qui consiste à toujours donner plus que ce que l’on reçoit, Felice London m’avait proprement refait. 

 

 

 

Publié dans : le Manchot éditeur - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 25 octobre 2009

null  Bertrand Redonnet et les encrieurs m'ouvrent aujourd'hui leur table.

Je sais bien que pour beaucoup le dimanche est suffisamment étrange comme ça, mais j'en rajoute encore, avec la fermeture, fable un brin farce et négative à propos de l'identité humaine et de la recherche de soi-même.
   null
Qui n'a jamais cherché à se connaître me jette le premier encrier...

Allez-y voir, et couvrez-vous, parce qu'il fait plutôt froid, en ce moment, dans les Abruzzes...

ça se passe : nunc

 

Publié dans : mouvements divers - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mercredi 14 octobre 2009




La poésie belge est cette année largement célébrée par la Maison de Saint-Malo, pour la 27ème édition de ses Rencontres Poétiques, ces 17 et 18 Octobre. Liliane Wouters et Philippe Mathy y recevront respectivement les prix Guillevic et Georges Perros. Werner Lambersy et Paul Mathieu en seront les invités d'honneur. Tandis que Michèle Beyer se verra décerner le prix Imram, consacrant une oeuvre poétique en langue bretonne.

Nous aurons le plaisir, avec Pascal Pratz, de présenter l'Ardoise et l'Asphodèle dès le samedi après-midi (à partir de 15h) au Chateau de la Briantais, en compagnie de nombreux poètes, revuistes, éditeurs venus présenter leur travail. Prolongations prévues après 21 heures... Et dimanche matin : re-belotte!...

Manchots, épaulards, manchots-épaulards, si vous passez dans le coin ne restez pas en rade, passez rencontrer la belgitude des bretons, ou la bretonitude des.. Enfin vous voyez bien ce que je veux dire... Ou sinon : une raison supplémentaire pour vous pointer à Saint-Malo.  

Voir le progamme complet :
hic

Publié dans : mouvements divers - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Dimanche 11 octobre 2009









... au-delà de l'aveuglement où est l'individu quant à lui-même,
... l'irrésistible et déraisonnable aveuglement qui le porte à vivre.



Clément Rosset
  loin de moi
, avertissement.

Publié dans : préface - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Jeudi 8 octobre 2009

 

  null

 

Amateurs de romans d’anticipation, lisez le Coffret de Stéphane Beau. L’auteur anticipe le présent. Le livre en a disparu, et nous aussi. Sueurs froides assurées !

 

Quand Nathanaël Crill, - le petit fils de l’alter ego de Stéphane Beau, lui-même alter ego du petit fils de Jean Crill -, découvre au grenier quelques livres, dans un coffret, ce sont les premiers qu’il feuillette de sa vie trentenaire, et cela fait déjà une autre trentaine que les livres sont officiellement relégués, coffrés, tus. On ne peut nier qu’on souffre beaucoup moins en 2090 qu’un siècle plus tôt. On ne souffre presque plus en 2090, quand Nathanaël Crill parcourt le journal-testament-traité du grand-père Crill, à l’aube de la dictature universelle, mi-manuscrit mi-tapuscrit, coffré en compagnie des livres de chevet de Stéphane Beau*. L’ancêtre individualiste a commis le crime de les lire, avant que ce genre de criminel ne fût plus lu. En dehors de ces livres, dans ce livre, il n’y a presque plus rien. Toute expression a presque disparu. A peine un monde. De santés hagardes et de satisfactions molles, vidées de la cambrousse comme de la sexualité, sans manque ni fracas, par principe de précaution. De fait, le 21ème siècle n’est presque pas, mais comment le dire puisqu’il ne subsiste presque plus de mots ? Et en terme d’anticipation, le 21ième siècle, rappelons-nous, est pour ainsi dire du passé. Voilà pourquoi Le Coffret devait être écrit au 19ème siècle, par un certain Stéphane Beau… 

 

*Dans le Coffret, « Par delà le Bien et le Mal d’un certain Nietzsche, Le Traité du Rebelle d’Ernst Jünger, Walden d’un dénommé Thoreau, Combat pour l’individu de Georges Palante, une sélection des Essais de Montaigne, et Malaise dans la civilisation de Sigmund Freud » nous sont re-légués par le Manifeste individualiste de Jean Crill.

 

Les effets spéciaux de l’anticipation ? Mutations syntaxiques, jargon high-tech, verlan pop, images tarées, ponctuation dadaphobe. Rien de tout ça dans le coffret : rien que le livre dans le livre, le journal d’un loup sans steppe, un livre de sable, imaginaire, nostalgique, au creux d’une main à sept doigts.

 

En 1984, si la mémoire ne m’entube pas, la disparition des livres était encore de la science fiction. En tous les cas, elle refoule désormais la poussière, elle ennuie aujourd’hui comme un mauvais programme culturel ennuie la masse.

 

La disparition du livre est trop flagrante pour être identifiée et désignée comme telle. La masse pilonnée, la littérature de sous-sol ou de grenier sont nullement perçues comme mise au pilon effective, solitude cave ou censure publicitaire, mais bien comme libre expression et mise en orbite. Ne rappelons pas la vanne de Audiard sur l’atomisation orbitale. On interroge désormais nos champions flingueurs sur cette réplique à la tonton. Mais en orbite, aujourd’hui, c’est bel et bien l’odyssée embouteillée, la rocade à débris, l’heure de pointe permanente. Car c’est trop top cool de disparaître. A chacun(e) sa seconde adamantine. Disparaissez comme une étoile ou remboursez-vous ! Brillez au moins une fois, vous n’en reviendrez pas !…

 

Notre uniformité ne revêt plus l’uniforme, elle mène son troupeau par l’inertie.

 

L’égalitarisme grégaire (Nietzsche), la déraison des bonnes intentions (Montaigne), la condition de l’animal domestique (Jünger), le malaise individuel/collectif dans la civilisation (Freud), l’antinomie insurmontable entre l’individu et la société, « quelle » qu’elle soit, (Palante) … Ce dialogue au marteau, dans Le Coffret, via le mémoire carcéral du grand-père jeté dans une mer sans histoire, ne manque ni d’ampleur ni de précision, et elle en est le lieu de l’imaginaire. Le recours à la forêt (Thoreau) y est testé, sans forêt ni même nature digne de ce nom. Individu contre masse. Solitude contre isolement. 
 

Le livre, nocif déplacement d’une pièce majeure de l’équilibre du monde (p 38), n’ajoute ni ne retire un gramme au réel, mais il n’est pas du tout certain que l’être humain lui survive.

 

Voilà un auteur qui commence par écrire le livre qu’il aimerait lire, et c’est excessivement gonflé. La nostalgie, ce « désir d’on ne sait quoi » (Saint-Exupéry), « quelque chose qui tiendrait du monologue intérieur, quelque chose de personnel » (S. Beau, p 38), prend dans Le Coffret la forme d’un conte philosophique au sens que l’on trouverait en consultant le « Grand dictionnaire des langues mortes et autre Divagations théorico-empiriques » à l’article conte : n.m. ancien français, court récit de faits, d’aventures imaginaires, destiné à distraire les honnêtes gens de leur bienheureuse insouciance.

Publié dans : les cogitations sans métaphysique de Maître Abou - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 2 octobre 2009
null "On a tellement annihilé votre individualité que vous avez perdu jusqu'à la conscience de vous-même. Et quand un non-conformiste, faisant table rase des fausses valeurs, cherche à vous expliquer le sublime poème de la vie; à vous dévoiler la vérité ; à vous dénoncer les artifices qui la dénaturent, les conventions qui la mutilent; les mensonges qui l'enlaidissent, vous refusez de l'écouter."


Henri Jossot, 1939
En dehors du troupeau
in
Grognard n°11

Le texte dont est extrait ce passage, lui-même extrait de l'ouvrage : Jossot, Caricature et Islam: Polémiques tunisiennes, suit un entretien fameux entre Henri Viltard et C.Arnoult, à propos de ce caricaturiste fort complexe, Henri Jossot (1866-1951), non-conformiste et pacifiste intraitable, aux conversions et parcours spirituels les plus déroutants. Henri Viltard lui consacre d'ailleurs ce site : Goutte à goutte. Quant à C. Arnoult, comme on le découvrira tout le long de l'entretien, par les parallèles qu'il tente d'établir entre les deux penseurs, s'intéresse à l'anarchiste inidividualiste Han Ryner. Voir ici le blog bio-bibliographique remarquablement complet qu'il met régulièrement à jour (avec plaquettes Han Ryner librement téléchargeables).  
Publié dans : mouvements divers - Par Le Manchot-Epaulard
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

blog banquisard









écrits et mouvements divers
tenancier : Stéphane Prat,
dit le Manchot-épaulard,
auteur de romans sur ardoise...
Poète aux sourcils
les plus longs du monde,
ce qui impressionne fort
les mouettes rieuses
et les goélands obèses.

contact

mes livres


 l'ardoise










Asphodèle-édition

Lire le papier de Stéphane Beau
sur l'ardoise et sur l'Asphodèle,
dans
le Magazine des Livres :
là-même



    Aqui Nada













     Le Zaporogue

Commentaires Récents

le cinq du mois

(mes 5 lectures au 5 de chaque mois)
Cliquer sur la couverture des livres
pour accéder à leur page de présentation       
















Visages Découverts
(récits, nouvelles)

Giovanni Papini

















Philosophes à Vrendre.
(Dialogues, pastiches, farces)

Lucien



         




La pente raide d'un été
(nouvelles)

Pascal Pratz



    











Comme des ombres sur la terre
(Roman.)

James Welsh
















L'avenir d'une illusion
(Essai)

Sigmund Freud


bafouilles, participations















lettre aux Artichauts 
     de Bruxelles














revue
Le Matricule des Anges n°37

    nouvelle :
la prochaine fois
j'avalerai tout!

















collectif (ed. Après la lune)
aphorismes :
l'économie de la générosité
& le chômeur et son double















  Le Grognard n°2
aphorismes :
Le travail de la solitude














 Le Grognard n°5
          essai :
le parti de la fainéantise















  Traction-Brabant
   poème : Michaël Hawkswood

















nouvelle :
le Clown blanc














 le grognard n°6
 note de lecture :
Ed Abbey
le gang de la clef à molette,
















Le Grognard n° 7
le cabaret de la dernière chance (chronique)

Ceux de Falesà de R.L Stevenson

















Le Grognard n°8
le cabaret de la dernière chance (chronique)
John Barleycorn de Jack London
















note de lecture :
Curtis 
de Dominique Salon















revue L'Indic n°2
poème Fin de chantier













Le Grognard n°10
le cabaret de la dernière chance (chronique)
L'Incomparable (Dashiell Hammett)








Le traction-brabant n°30-31
poèmes, phrases








Le Grognard n°11
Du côté de livres
A propos du roman " Zozo, chômeur éperdu"
de Bertrand Redonnet 

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus