Livio Bragia était dans l’incapacité financière de s’offrir cette Fiat 128. Mais voilà bien le seul moyen qu’il eût trouvé pour approcher Lia Versiero.
Deux semaines qu’il la suivait. Il l’avait vue descendre de son tas de ferraille dévoré par la neige et le sel, il avait noté le numéro inscrit sur la vitre arrière de la Fiat, sur l’écriteau « A vendre, état étonnant, prix à débattre, etc…», et il l’avait contactée. Vingt mètres derrière elle, il la regardait lui répondre sur son portable et réalisait qu’il eût sans hésiter passé le reste de son existence à regarder Lia Versiero lui répondre et l’écouter parler.
Livio prit le métro pour se rendre au rendez-vous dont ils avaient convenu. Une neige lente et grosse plombait la nuit trop précoce. Désormais c’était l’hiver. Le jour se trissait avant seize heures et les lève-tard ne le verraient plus d’ici cinq mois. Livio avait les nerfs et aimait ça.
Dans la voiture de métro suspendue, il mit un long moment pour réaliser qu’une femme, assise juste en face de lui, lui souriait. Le sourire de cette femme agissait d’abord sur lui comme un signe intercepté par erreur. Il avait le sentiment de faire irruption dans une rêverie amoureuse, ou quelque chose de ce genre. Dans la rue, il se fût probablement retourné pour voir qui pouvait bien découper une telle tranche de joie dans les flancs gris de l’existence. Mais là, depuis la voiture de métro, derrière lui, il n’y avait que le défilement accéléré des immeubles identiques, grattes-cloches subventionnés et taudis enneigés. Rien de franchement poilant ni d’enthousiasmant. Livio Bragia devait bien admettre que le sourire de cette femme lui était adressé et lui sourire à son tour.
Elle lui rendait quelques précieuses années et démontrait un sens outrancier du silence, de ses dialectes et miroirs secrets, qui l’intimidait au plus haut point et le forçait, après un échange de regards d’une trentaine de secondes, à détourner les yeux. Il dut se contenter d’une image d’ensemble d’elle, dans le champ fauviste de sa vision épuisée, complétée et détaillée par les expressions que laissaient en lui ce long échange de regards.
Un patchwork vif, en grosse laine, la recouvrait jusqu’aux genoux, dressés menus, couplés comme des oiseaux à bec courbe, exotiques et délavés. Il y avait une certaine rage dans la simplicité de sa mise. Les couleurs avaient vidé la voiture de métro pour se concentrer en elle. Ces couleurs se renvoyaient à leur propre rayonnement, plus qu’elles ne s’harmonisaient réellement. Le cuir de ses chaussures montantes épousait si bien le mignon squelette de son pied que Livio Bragia ne se fût pas étonné outre mesure que cette femme se délaçât la peau, là, devant lui, une peau à damier bleu et ocre.
La frimousse se rapportait au plumage. La trentaine s’y déployait avec une timidité excessive, en partie feinte, en partie incontrôlable, une faille d’expression de chaque côté de ses lèvres rousses, les yeux profonds, châtaigne et sur-éveillés. Le froid la cueillait dans cette sorte de somnolence hallucinée par laquelle on identifie généralement l’amour, ou quelque emprise approchante. Son sourire ne promettait pas vraiment la paix de l’âme, mais plutôt un tropique inespéré, inhospitalier et infiniment provisoire, avant l’enfer de l’oubli. Livio Bragia redoutait de se faire aborder autant qu’il le désirait.
Comme cela était écrit, biffé et ré-écrit un nombre incalculable de fois, Livio Bragia et la femme descendirent tous les deux à la station Santa Catharina et se rendirent au même endroit : à la Casa elettrica.
*
La radio de la Casa elettrica était une cage en verre plantée en face du comptoir, côté caisse enregistreuse, percolateur et cacahuètes. Les musiciens manquaient de la faire exploser chaque fois qu’ils envoyaient battre la porte du tunnel pariétal menant à la salle de concert. Ils causaient son et balance très professionnellement, vêtus comme ça leur était tombé sous la main au réveil, les nouilles dressées sur la tête, le regard vitreux.
Dans la cage en verre, se menait une discussion autour de l’expression “ révolution du quotidien ”, discussion qui répugnait visiblement à l’artiste peintre interviewé, bien que selon son propre aveu cette expression résumât son travail.
Exceptés les amis du peintre interviewé, et Lia Versiero, qui interrogeait de temps à autre le journaliste du regard pour savoir si elle devait renouveler leurs consommations, seul un joueur de billard, ici, semblait se préoccuper de l’interview. Assis devant un tonneau constellé de verres à pieds, sa queue de billard posée contre l’épaule, l’homme interrogeait les volutes de sa blonde sans filtre, comme s’il attendait d’elles qu’elles lui expliquassent ce que le peintre entendait par “ révolution du quotidien ” et pourquoi ça le contrariait tant d’en parler. Son adversaire enduisit de bleu sa queue de billard et s’essaya d’abord à quelques coups et stratégies imaginaires qui le menaient invariablement à la même conclusion nulle et sans espoir. Puis il centrait si mal sa queue de billard, et mettait tant de force dans son coup, que la boule blanche faisait un bond de cinquante centimètres au-dessus d’une bande, fracassait le tapis, et avec un effet rétro monumental et un enchaînement ultra-violent de bandes, rentrait les six rouges que son poteau d’adversaire devait précisément rentrer.
Depuis le comptoir, Livio Bragia avait suivi en connaisseur la conclusion farce de cette partie idiote. Les deux joueurs achevaient là une nuit de vingt-quatre heures, pleins, vidés, stupéfiés. Ce dernier coup, prodigieux de maladresse, qui venait de virer les lois physiques de la surface des choses, offrait un écho si fidèle au remue-ménage intérieur de Livio Bragia qu’il s’en sentit comme le véritable auteur.
Lia Versiero ne quittait jamais réellement sa conscience. Elle s’y activait avec nonchalance, sapée d’un jean encore bleu et d’un débardeur en coton, exactement comme elle se sapait au printemps, roulée dans le désir, les yeux souriants, en deçà, un en deçà bleu et chaud comme du sable, le chignon blond paille tenu par un stylet en cuir. Seul le tanné brut de ses chaussures lacées jusque leur pointe laissaient deviner le plomb en fusion de l’hiver. La casa elletrica était surchauffée.
Livio sentait que Lia ne s’appartenait plus. Il le sentait aussi sûrement qu’il sentait qu’il ne s’appartenait plus lui-même. Il le sentait dans le gringue excessif qu’elle faisait aux choses, aux chopes vides et aux cendars pleins qu’elle rassemblait sur son plateau. Il le sentait dans la sollicitude indiscrète qu’elle offrait à ses clients, qui pour la plupart étaient aussi des amis. Elle chauffait les musiciens concentrés, dans l’exubérance, sur leur performance à venir, et elle repoussait leurs avances avec chaleur et indulgence.
Feu humide, de broussaille solidaire, fossilisée, survie souterraine. Complot de sourds et muets dans l’obscurité sans ombre de la casa elettrico.
Mais Livio Bragia faisait ses adieux à ce genre de repaire, avec au cœur le pincement jubilatoire du rejeton qui quitte une famille nombreuse. Livio écoutait l’appel de la route, de la vie sans entrave, des nécessités fourbes du hasard. Il avait coulé son identité officielle dans la cuvette des autorités provinciales et avait tiré la chasse dessus. Il avait congédié son employeur deux mois plutôt, puis la travailleuse sociale censée parapher sa demande officielle pour l’aumône gouvernementale. Livio Bragia n’était plus rien d’admis ni de connu, plus rien de contrôlable. La fiction qu’il se faisait de lui-même avait commencé à se déliter, à se démultiplier, et l’humain se reconnaissait en lui, s’y cherchait de toutes parts, l’assaillait littéralement, de promesses intenables et d’inconnu imparable. Pour la première fois de sa courte existence, il s’en sentait le maître incontestable, indéboulonnable, et pouvait s’offrir au monde, s’y fondre et s’y façonner.
Livio Bragia n’était pas là pour se payer une automobile, précisons-le aux esprits distraits, mais bien pour enlever Lia Versiero, sa vie, sa cruelle, et tout, dans la légèreté outrancière de la jeune femme, lui laissait à penser qu’elle s’était elle-même préparée, apprêtée corps et âme pour ce déchirement complet. En elle, en vérité, pas plus qu’en lui-même, on ne trouvait la moindre trace d’impatience, mais plutôt comme le désir de suspendre le temps et de s’offrir à son écoulement, d’éprouver l’éternité dans l’instant.
Et c’était aussi l’heure de la relève pour Lia Versiero. En vérifiant ses comptes, elle se remémorait la trombine des gaziers qu’elle avait servis, en même temps que les trente couverts de ce midi-là. Elle retraçait mentalement les diverses prolongations digestives, les caouas commandés sur l’ongle du pouce, entre deux livraisons, entre deux courses. Elle allumait cigarette sur cigarette et les laissait se consumer dans une coquille d’huître creuse. Elle souriait sous cape aux regards de Livio Bragia qui lui défoliaient la nuque des quelques mèches jaune poussin, presque transparentes, qui s’y étaient constellées. Et son sourire s’aggrava imperceptiblement quand la femme du métro fit battre la porte de l’office minuscule et à son tour prit ses marques derrière le zinc.
C’était bien la femme du métro, Livio Bragia ne pouvait en douter, même si elle s’était intégralement changée et que ses lèvres rousses ne conservaient du sourire de tout à l’heure que la grâce affadie de l’habitude. Elle remplaçait tout de suite Lia Versiero, et quand Livio Bragia se fit servir par la nouvelle barmaid une mousse glacée, il vit qu’elle ne se souvenait pas de lui, pas plus qu’elle ne le voyait quand elle le regardait.
Lia Versiero enjoignit Livio Bragia de patienter, le temps qu’elle fît part à sa collègue de quelques unes de ses impressions sur la soirée naissante, et lui transmît des informations aussi incertaines que cruciales, notamment à propos des ardoises dont la femme du métro devrait réclamer le règlement, si jamais les intéressés se pointaient pour le concert. Puis la conversation tournait nettement à l’intime. Thermostat, isolation, chambre, salon, cage d’escalier et retard de loyer. En quelques mots, entre lesquels se glissaient malicieusement doux reproches et agacement feint, Livio Bragia saisit froidement le tour intime que prenait ce passage de témoin. Il entendit encore Lia Versiero évoquer sa Fiat 128 et le désigner discrètement comme acheteur potentiel. Et pour finir, un brin contrariée à l’idée de quitter la femme du métro, elle lui roulait une pelle, furtive mais fougueuse, en jetant par-dessus l’épaule de son amie un regard vers la bière encore moussante de Livio Bragia et son tabouret de bar vide.
Les deux décennies suivantes ne décevraient pourtant en rien Livio Bragia, et force lui serait d’admettre qu’à chaque fois qu’il aurait le sentiment de reprendre la maîtrise de son existence, il se serait immanquablement rapproché du sublime de cet hiver-là. Mais, allez savoir pourquoi, quand aujourd’hui on lui demande comme il conçoit l’existence humaine, au juste, il répond le plus souvent qu’elle se résume à un malentendu aussi complet qu’infondé, qui commence avec un sourire, un sourire qui nous est bien adressé, mais, manifestement, ne nous est en rien destiné.
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"On a tellement
annihilé votre individualité que vous avez perdu jusqu'à la conscience de vous-même. Et quand un non-conformiste, faisant table rase des fausses valeurs, cherche à vous expliquer le sublime poème
de la vie; à vous dévoiler la vérité ; à vous dénoncer les artifices qui la dénaturent, les conventions qui la mutilent; les mensonges qui l'enlaidissent, vous refusez de l'écouter."






















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